CARÊME MONDAIN
30 mars 1885.
La « semaine pschutt » fait relâche. Quand vient le dimanche de la Passion, toutes les distractions mondaines se nuancent d’un parti pris d'austérité. Parler du Carême mondain, ce n’est donc pas sortir de notre cadre.
Depuis que la République est entrée dans la phase des persécutions religieuses, le beau monde — côté féminin — s’est ingénié, pour les quarante jours, de mille pratiques dévotes et pénitentielles, auxquelles l’Eglise n’avait pas songé, comme, par exemple, le deuil des vêtements, la transformation du boudoir en oratoire, la retraite dans un couvent aristocratique, etc., etc., etc. Non seulement il n’y a plus d’indifférentes en matière de religion, mais il est de bon ton d’être pieuse, d’obéir strictement aux prescriptions de l’Eglise, d’enchérir même sur ses commandements et de suivre les offices avec une fervente assiduité.
Le Carême est devenu, dans les salons, une très sérieuse affaire, et les belles mondaines ont surchargé les défenses épiscopales d’une infinité de détails auxquels elles attachent la plus haute importance.
Elles ont d’abord divisé la sainte quarantaine en plusieurs périodes. Celle qui s’étend du mercredi des Cendres à la Mi-Carême n’est pas
d’une rigueur absolue : on n’interrompt pas les visites ni la promenade au Bois ; on dîne encore en ville les jours où la chair est permise ; on va toujours au théâtre, mais exclusivement à la Comédie-Française, aux Italiens, ou bien à l’Opéra — les autres scènes sont interdites. Mais on ne lunche plus, et, quand on reçoit le soir, on sert à ses hôtes du thé — sans crème — des glaces, des sirops, de l’eau d’orange, etc. etc. ; — ni gâteaux, ni boissons nourrissantes ou spiritueuses, afin de ne satisfaire que la soif, sans rompre le jeûne.
Mêmes atténuations dans la toilette : les robes prune, sainte Thérèse (marron), grises, noires, pour le jour, avec des garnitures de duvet de lophophore ou de chinchilla, sont seules de bon goût. Le soir, on admet le blâhc ou le mauve, les améthystes — couleur du martyr — et les perles, les violettes et les pervenches.
Plus de romans sur la table Henri II ; des historiens, des voyageurs, Y Imitation, le Recueil de prières de la comtesse de Flavigny. Au piano, on ne chante et ne joue que la musique des vieux maîtres i
Le jour de la Mi-Carême, détente générale, dont on profite pour faire mille folies de luxe, d’élégance et de gastronomie.
Mais, dès le lendemain, on ne visite plus que les pauvres et les déshérités. L’heure du Bois se passe à l’église. Les améthystes et les perles rentrent dans les écrins. Plus de théâtre, à peine le concert; plus de fleurs, soit au chapeau, soit
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au corsage; des voiles épais, et sur les cheveux un nuage de cendres — non, de poudre grise, parfumée à la myrrhe et au benjoin. En revanche, des livres d’heures qui valent une fortune, des chapelets sertis des pierres les plus précieuses, qu’on se plaît à faire ruisseler entre ses mains blanches, ne pouvant pas en parer son cou ni ses poignets.
On dispose le salon intime en oratoire. Les terres cuites, les bronzes, les tableaux de genre sont remplacés par une Madone aux pieds de laquelle on fait une jonchée de fleurs qu’on ne porte plus et qu’on a proscrites de sa table. En ce lieu sanctifié, on lit les Evangélistes et les Psaumes de la pénitence, et l’on se pique cruellement les doigts en cousant pour les pauvres petits tout nus. On y reçoit ses amies intimes et les hommes de bonne volonté qu’on voudrait ramener à Dieu... par cet aimable chemin de Damas. Quelquefois, l’abbé de..., qui balance la vogue de M. Caro, vient y faire une conférence devait un groupe de jolies mondaines. Grand bonheur, grand privilège, suprême distinction, très jalousée de celles chez qui ce Chrysostome éminemment chic dédaigne d’aller porter la bonne nouvelle ! C’est lui qui compose les menus, quand on est forcé d’offrir à dîner, lui qui surveille l’Qbservance du maigre, mais qui, très accommodant dans son ascétisme, le panache de monstres marins, de primeurs de serre chaude, *de fruits des tropiques, d’oeufs de faisans et de tortue, etc., etc.
Quand arrive la Semaine Sainte, plongeon complet. On se retire dans quelque congrégation v’ian, on y revêt, pendant les Sept-Jours, l’habit blanc des novices, et, sous ce costume, parfois plus seyant qu’une amazone de chez Redfern, on reçoit ses amis à la grille. On médite, on jeune, on couche sur la dure, on se promène longuement dans les allées vertes du jardin claustral... et Ton sort de cette retraite volontaire, reposée, rafraîchie, rajeunie, charmante et entraînée pour les fatigues du renouveau !
C’est la grâce que je souhaite à toutes mes belles lectrices.
Amen !
AVRIL
AVRIL