LE CHEF DE LA SÛRETÉ MALGRÉ LUI
1er avril 1884.
On a dit qu’il n’y a pas d’homme indispensable ici-bas. M. Macé — quoique à son corps défendant — est en train de prouver le contraire.
Personne n’ignore que, depuis un mois, M. Macé remplit, par pure obligeance et par dévouement à la chose publique, les fonctions de chef de la sûreté. Son mandat expirant le ior mars, il ne voulut pas, malgré les sollicitations flatteuses dont il fut l’objet, refaire un nouveau bail avec la préfecture. Mais comme, grâce au conflit persistant entre le chef de la police municipale et le parquet, il n’avait pas encore de successeur nommé, ni même désigné, il consentit, pour ne pas laisser le service en souffrance, à fonctionner intérimairement jusqu’au 1 5 mars.
Ce ne fut pas, croyez-le bien, un mince sacrifice !
Tomber de ce rêve si passionnémemt caressé : la petite maison des champs, avec ses volets verts et ses vignes folles^ dans cette réalité maussade : le cabinet fumeux du quai des Orfèvres — quelle désillusion! Mais M. Macé
n’est pas de ceux qui transigent avec le devoir. Il se mit donc à son intérim avec la même ardeur que s’il eût encore été titulaire, tâchant d’oublier ce printemps précoce et ce beau soleil hâtif, non sans soupirer quelquefois : O rus , quando ego te aspiciam ! D’ailleurs, quinze jours, cela passe si vite ! Mais il avait compté sans son hôte et n’avait point prévu que son successeur passerait à l’état de merle blanc, et que le préfet, ne pouvant dénicher cet oiseau rare, ferait un nouvel appel à sa complaisance. Quinze jours encore, mon bon M. Macé ! Va donc pour quinze jours ! mais, cette fois, quoi qu’il advienne, le ior avril, n i ni, c’est fini !
Or, ce matin, M. Camescasse, en s’éveillant, mit le nez — non pas à la fenêtre, comme le bon Dieu — mais dans les dossiers qui surchargeaient sa table. Un de ces dossiers étant du ressort du chef de la sûreté, et nécessitant son action immédiate, le Préfet sonna son garçon de bureau.
— Priez M. Macé de monter chez moi, lui dit-il.
— M. Macé ? ... Mais il n’est pas à la préfecture.
— L’affaire est urgente... qu’on aille chez lui, et qu’il vienne sans tarder.
— Mais, M. le Préfet, M. Macé n’est plus à Paris.
— Bah !... Et où donc est-il ?
— A Champigny-sur-Marne.
— Il s’est donc commis quelque crime par là?
AVRIL
Pas que je saché, M. le Préfet.
— S’il n’y a pas eu de crime, qu’y peut-il bien faire ?
— Rien, M. le préfet... Il y prend sa retraite, tout simplement.
— Sa ^traite !... au fait, c’est vrai !.., je n’y songeais plus !... Mais la place est toujours vacante et, tant qu’elle sera vacante, M. Macé n’a pas le droit de se croiser les bras !... Je le veux ! il me le faut !... Qu’un exprès parte pour Champigny, et que, mort ou vif, il me le ramène !
On choisit pour cette mission délicate un des agents favoris de M. Macé. Il trouva son ancien chef dans son jardin, en veston de flanelle, regardant d’un œil attendri ses espaliers couverts d’une neige rose.
— Comment, c’est toi, mon garçon ! fit le néo-campagnard avec une surprise joyeuse... Et par quel hasard ?
— Ce n’est point par hasard, M. Macé, répondit l’homme timidement, c’est par ordre...
— Par ordre de qui ?
— - De M. le Préfet.
— Bon!... affaires de service!... Et M. le Préfet, il va bien ?
— Je ne sais pas, M. Macé. Mais vous allez pouvoir vous en assurer vous-même.
— Quand cela ?
— Quand vous vous trouverez en sa présence.
— Alors ce ne sera pas de sitôt !
— Faites excuse,., Ce sera tout à l’heure,,.
j’ai pour mission de vous ramener à la préfecture par le premier train.
Le front de M. Macé se rembrunit. Mais tout à coup, se remémorant la date, il reprit sa belle humeur et, tirant l’oreille du pauvre diable :
— Ah ! fumiste ! lui dit-il gaiement, tu veux me la faire au ier avril !... Mais je ne mange pas de ce poisson-là ! C’est égal, pour une bonne farce, c’est une bonne farce.
— Ce n’est pas une farce, M. Macé... Et vous ne me ferez pas l’injure de croire que j’ai voulu mystifier mon chef.
— C’est donc sérieux !
— Tout ce qu’il y a de plus sérieux !
— Alors, mon garçon, tu diras à qui t’envoie qu’ayant mes gazons à tailler, je n'ai pas eu le loisir de te suivre !
— Dans ce cas, j’ai mes instructions...
— Tu m’arrêterais peut-être ?
— Dame ! c’est la consigne... et vous m’avez toujours appris à la respecter !
Sur ce mot de consigne, M. Macé tourna les talons, entra dans sa maisonnette et reprit sa tenue de « travail ». Puis, il vint rejoindre son garde-du-corps et, lui glissant dans la main une pièce blanche :
— Prends, lui dit-il. Tout devoir accompli mérite récompense... Et maintenant, emmène ton prisonnier, et ouvre l’œil, je ne te dis que ça !
Et voilà comment M. Macé, ramené de brigade en brigade à Paris, vient de reprendre,
AVRIL
malgré lui, le service de la Sûreté, son collier de misère.
C’est égal, si, pendant ses cinq années d’exercice, il a sfabi bien des déboires et dévoré bien des amertumes, le voilà bien vengé !