A L’ « HIPPIQUE
4 avril 1884.
Le Concours Hippique est le great event du moment ; c’est la première manifestation mondaine de la saison clémente. Pendant la quinzaine qui va du 22 mars au 8 avril, l’ Hippique — comme on dit en langue verte sportive — prime tout... y compris les chevaux.
Sur ces quinze jours, il y en a trois ou quatre ultra-pschutt, tels que celui de « la Coupe » et celui des « Dames ». Le jour des « Dames », c’était hier, et c’est à celui-là qu’entre tous je devais la préférence. On est galant ou on ne l’est pas.
Et puis, il faut bien le dire, pour quiconque n’est pas un hippomane di cartello , comme mon ami Robert Milton, le cheval n’est là qu’un prétexte. Ce qui nous intéresse par-dessus tout, nous autres profanes, c’est le bourdonnement de cette foule curieuse, rangée le long des banquettes rouges, foule bigarrée, où les redingotes alternent avec les uniformes, dans le mystérieux froufrou des robes, robes spéciales, aux reflets
multicolores et chatoyants ; c’est de deviner les drames sombres qui se jouent derrière les sourires et les comédies gaies qui se jouent derrière les éventails ; c’est de voir les épouses morganatiques trôner insolemment en face des épouses pour de bon, souvent à côté ; c’est de suivre les évolutions savantes des ménages à trois, et même à quatre ; c’est d’étudier les travaux d’approche que les officiers, les clubmen, les gentlemen, les pschutteux exécutent autour des demimondaines ; c’est, enfin, d’assister aux effarements des amateurs « à cent sous », venus là pour voir les autres, et qui, trois fois sur quatre, n’en ont pas pour leur argent.
Ceux-là sont légion ; quant aux spécialistes, à ceux qui s’inquiètent des progrès de la race chevaline et que le concours intéresse en luimême, ils sont bien cent cinquante, — mettons deux cents, et n’en parlons plus.
Quatre heures moins un quart. La foule pénètre. Le placement se fait en bon ordre, car toutes les places, ou peu s’en faut, sont réservées. Il n’est pas une jolie femme pour laquelle un galant cavalier n’ait promis de retenir un morceau de banquette. Chacune va droit à son coin favori : le monsieur intérimaire se lève et salue, laissant la place vide. On s’assied et les lorgnettes sortent de leur étui. A moi, mon télescope !
Superbe chambrée, ma foi ! Aux belles places : duchesse d’Uzès, duchesse de Bisaccia, comtesse Cahen d’Anvers, princesse Dolgorouki,
duchesse de MaiJlé, comtesse de Mailly-Nesle marquise de Barbentane, marquise de Brissac’ comtesse dé La Roche-Aymon, comtesse de Janze, comtesse de Pourtalès, princesse Stirbey marqu.se de Pothuau, comtesse de Montesquieu comtesse de Maillé, comtesse de Puységur’ comtesse dhAramon, comtesse de Meffray, comtesse de Chevigné, comtesse de Buisseret, omtesse de Damas, comtesse de Maleyssie, de Kersamt, de Gontaut, de Monticourt, d’Andlau, ,,M?olx- de Jouvenel, de Fontenay, dé lbœuf, princesse Ruspoli, duchesse de Camposel.ee, comtesse Potocka, princesse de Brogie, marquise de Dampierre, baronne de Carayon-Latour, comtesse de La Bourdonnaye, de Gi and val, de Cornet, de Vimont, de Castellane, de Bechevet, de Saint-Roman, de Coubertin, mesdames Bischoffsheim , Gautherau , Leghoux, de Bois-Hébert, etc., etc.
,Dans les tr,bunes « à cartes », tout un lot de jolies actrices - ou presque : Léonide Leblanc-
v2ca’ r éry’ Bonnet> Jeanne
’ Leont,ne Godin- Clotilde Charvet, Berthe Mariam, Bépoix, etc., etc.
Puis, un peu partout, côté’ des gentlemen — nders ou non : duc de Nemours, comte de Ban generaux de Biré, d’Espeuilles, de Breuil de Mmbd, de la Salle, Rébillot, duc de Morny’ colonel Tauron, commandant Massenet, capitame Doutreleau, de Gontaut, de Lagaéde de aucy, Olivier de Chevigné, de Cournétte inspecteur des haras, de Pleumartin, de Ballore!
de Chavagnac, de Montrichard, de Lanet, de Joly, de La Hamaide, comte Potocki, H. Blount,
A. de Mun, Le Gonidec, de Lagarde, de Carcaradec, marquis de Dampierre, comte de Laroque-Ordan, etc., etc., sans compter les écuyers intrépides qui sont le point de mire de toutes les lorgnettes féminines — naturellement.
Quatre heures. La cloche sonne. Les fanfares de cors retentissent. Messieurs du jury font leur entrée. La cloche resonne. Un officier se présente, monté sur un cheval vigoureux. Et en avant les papotages :
— C’est un tel !
— Il monte le cheval d’un tel !
— Vingt louis qu’il tombe à la rivière !
— Tenus les vingt louis !
— Le cheval est en forme !
— Le cavalier est fatigué !
Une horizontale sourit; une femme du monde se pince les lèvres.
Le cavalier se dirige au petit trot vers la tribune d’honneur, salue avec grâce, remet son numéro d’ordre au président. Un coup de cloche. Le cavalier prend du champ, et, au petit galop, franchit, en tous sens, les obstacles. Reprise des papotages :
— Le sabot a touché !
— lia fait une faute !
— Non, une demi-faute !
— Ah ! il jette bas une barrière !
— Pan ! dans la rivière, mes vingt louis !
— Vous venez au Bois tout à l’heure ? ! J
AVRIL
— N’oubliez pas, au moins, que vous dînez chez moi, ce soir !
— Vous étiez à Sapho ? Je ne vous ai pas vue.
— Serez-vous toujours cruelle !
— Bravo ! bravo ! bien sauté !
Refanfare ! Le cavalier rentre, escorté par les sourires de ces dames et par les applaudissements de ces messieurs. 11 descend, il boit un bock ; un autre le remplace sur la piste, tandis qu’à deux pas du buffet les ordonnances ou les domestiques promènent à la main les chevaux concurrents.
Dans certains groupes féminins, on apprécie diversement les mérites de ces jockeys en uniforme. L’une préfère l’artillerie, l’autre la cavalerie légère ; celle-ci, les cuirassiers ; celle-là, les dragons. Chacune a son héros et son arme. Un peu plus, et l’on croirait qu’elles servent aussi :
— Moi, je suis dans les hussards, ma chère !
Et les pimpants objets de ces tendres controverses font la roue devant les reines de beauté, en attendant qu’ils se cassent les reins ou qu’une chute malheureuse les dépouille de leur prestige. A vrai dire, les accidents sont rares ; la peur du ridicule rend les Amadis avisés. D’ailleurs, en général, ils montent solidement, et c’est plaisir que de les voir maîtriser certaines bêtes rétives qui se refusent à sauter l’obstacle. Dame !... Ça ne les amuse peut-être pas autant que le public !
A six heures, les prix donnés, tout le monde
s’en va content, — et moi plus que tout le monde.