‹ La vie parisienneChapitre 35 sur 83 · DINER GRAS · texte numérisé non relu

DINER GRAS

10 avril 1884.

Je flânais ce matin aux alentours du Collège de France, en lisant un journal où l’on annonçait les « dîners gras » du Vendredi-Saint. Ces dîners de protestation laïque sont devenus fort à la mode. Par une association d’idées toute naturelle, je me souvins que, vers 1867 ou 1868, Sainte-Beuve en avait été l’initiateur, avec la complicité de Renan et de quelques autres parpaillots de marque ; et comme je me trouvais devant le domicile de l’auteur de la Vie de Jésus , et qu’il était l’heure du déjeuner, je voulus vérifier par moi-même s’il mangeait gras pendant les jours voués au maigre.

Je sonne. Un domestique ouvre et me dit :

— Monsieur est à table !

— Je m’en doute... C’est même pour le voir à table que je suis venu !

Sur mon insistance, le domestique m’introduit dans la salle à manger. Trop tard ! M. Renan était au dessert, et, bone Deus ! il mangeait de la tête de mort !

Je n’osais trop brusquer les choses et me mis à tourner autour du pot : « Sainte-Beuve !...

Avril

Vendredi-Saint !... Dîner gras !... Magny !... Violation du Carême !... »

— Je vous vois venir, m’interrompit le maître en souriant... Vous en êtes encore à croire avec beaucoup d’autres, que Sainte-Beuve et moi nous avons organisé ces dîners sacrilèges, connus sous le nom de Dîners Magny. C’est une légende qu’il faut détruire, et je vais vous y aider en vous en contant l’origine. Le prince Napoléon dit un jour à Sainte-Beuve : « Je voudrais bien connaître vos amis... Plus heureux que moi, qui ne suis qu’un pauvre prince entouré de courtisans et de flatteurs, vous êtes entouré d’écrivains illustres... Présentez-les moi... Faisons mieux, dînons ensemble. — Soit, répond Sainte-Beuve, si Votre Altesse daigne venir dîner chez moi ! — Mais sans doute, Mon Altesse daigne ! — Quel jour ? Voyons... vendredi prochain ? — Va pour vendredi... je vais convier immédiatement cinq ou six de mes intimes... car, vous savez, ma maison, comme celle de Socrate, n’en peut contenir davantage. — Affaire convenue !... A vendredi ! — A vendredi ! » Là-dessus, l’Altesse et le critique se séparent sans avoir un instant songé — je vous en donne ma parole — qu’ils venaient de prendre jour pour le Vendredi-Saint. Sainte-Beuve rédige un menu très simple... Oh ! pas le brouet noir !... Mais aucun de ces plats où l’on aurait pu voir un défi systématique aux traditions religieuses : ni jambon, ni boudin, ni soupe au lard !... Les convives étaient, outre le prince Napoléon et moi, Flaubert, About, Paul

de Saint-Victor, le docteur Robin, et deux ou trois autres dont les noms m’échappent... Mais ce dont je me souviens, c’est qu’il n’y avait pas une seule femme, pas même — comme on l’a prétendu — George Sand, qui n’était pas une femme pour nous, mais un confrère !... Le lendemain de l’entrevue entre Sainte-Beuve et le prince Napoléon, la chose s’ébruita. Sainte- Beuve était alors très surveillé par « un catholique enragé de V Univers », son voisin à Montparnasse, lequel avait, avec la bonne du critique, de fréquents et secrets entretiens. C’est elle, sans doute, qui vendit la mèche. Son confident nous dénonça, dès le lendemain, aux foudres ecclésiastiques. Tout le quartier s’émut, tandis que Sainte-Beuve et le Prince vivaient dans la plus complète inconscience de leur méprise involontaire et de l’orage qui grondait sur leurs têtes ! Nous dînâmes tous avec la même inconscience, fort bien, ma foi ! Au dessert, quelqu’un hasarda soito voce : « Mais j’y songe, c’est aujourd’hui Vendredi-Saint ! — Hélas ! fit Sainte- Beuve, il est un peu tard pour décommander la fête !» — Le Prince se retira vers dix heures, et nous aussi — car notre hôte se couchait tôt — après une soirée charmante où l’on avait causé belles-lettres, arts, sciences — de tout enfin, sauf de la religion. Ce qui n’empêcha pas Y Univers de fulminer contre nous ses plus virulents anathèmes.

Tel est l’œuf d’où sortit plus tard la légende des dîners gras du Vendredi-Saint, organisés

AVRIL

chez Magny par Sainte-Beuve et moi. Que d’autres soient allés depuis, le Vendredi-Saint, manger du lard chez Magny, c’est fort possible, mais ce n’était pas nous. Et pourtant cette sotte légende s’est si bien établie, que j’ai vu, l’an dernier encore, rue Saint-Sulpice, chez un marchand d’estampes, une gravure qu’on exhibe tous les ans à la même époque, et qui représente le « Dîner Sainte-Beuve ». Une trentaine de personnes fuient, effarées, d’une table surmontée de grasses victuailles, derrière laquelle vient d’apparaître un diable tout cornu. Deux de ces réprouvés sont reconnaissables, George Sand et moi... Aussi je ne passe jamais sans terreur devant cette estampe qui me livre inœternum aux dieux infernaux !

Cela dit, M. Renan se mit à repiquer sur sa tête de mort... Ça, c’est du maigre, ou je ne m’y connais pas.

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