‹ La vie parisienneChapitre 36 sur 83 · FRASCUELO · texte numérisé non relu

FRASCUELO

12 avril 1884.

Viendra ! viendra pas ! C’était le « jeu » du jour, la question à la mode. De gros paris étaient engagés sur cette alternative palpitante : « Frascuelo viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas, le mois prochain, à Paris ? »

Aujourd’hui, il n’y a plus de doute : Frascuelo viendra. Et, s’il vient, c’est la preuve certaine

que M. le ministre de l’intérieur, revenant sur ses premiers scrupules, autorise la mort du du taureau.

Je ne vois pas trop, du reste, à l’aide de quels arguments M. le ministre de l’intérieur aurait justifié ses scrupules.

La corrida de toros , telle qu’on la pratique en Espagne, est un spectacle multiple, composé d’épisodes divers : il y a l’épisode des capeadors , chargés d’amuser la « noble bête »> en lui présentant la cape ; celui des banderilleros , qui l’agacent en la lardant de petits dards à flamme rouge ; celui des picadors , qui l’attaquent à cheval ; enfin, celui du matador , qui la tue d’un seul coup d’épée. Les deux premiers épisodes sont de simples exercices de souplesse et d’agilité, des clowneries inoffensives ; ils constituent la partie pittoresque de la course et, à ce titre, ils devaient être maintenus. Je passe volontiers condamnation sur le troisième, dont le caractère barbare et, disons le mot, répugnant, serait de nature à froisser la délicatesse et la sensibilité françaises. Il faut, en effet, avoir été pris tout jeunes, comme les Espagnols, pour assister, d’un œil indifférent, au martyre de quelques malheureuses rosses éventrées à coups de cornes par le taureau furieux, et traînant à travers l’arène, dans les convulsions d’une épouvantable agonie, leurs entrailles ensanglantées. Qu’on raye cette boucherie du programme, rien de mieux. Mais toucher au dernier épisode, toucher à la Spada, était-ce possible? Supprimer la Spada, c’était

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supprimer Frascuelo. Organiser une course sans ce dénouement nécessaire : le taureau tué par le toréador, c’était comme qui dirait finir les Huguenots en opéra-bouffe et transformer Raoul en queue-rouge. Frascuelo pouvait bien se déplacer pour nous venir donner un échantillon de son savoir-faire, mais pour se couvrir de ridicule et se faire, au retour, conspuer par ses compatriotes, c’eût été vraiment trop exiger de lui !

Et puis, un taureau de plus ou de moins, la belle affaire ! Est-ce donc une bête sacrée comme le boeuf Apis ! Le bœuf, lui du moins, est un animal utile, de mœurs douces et domestiques. Et pourtant on en fait chaque matin des hécatombes pour nourrir les Parisiens qui peuvent se payer de la viande tous les jours. Et l’on eût reculé devant le sacrifice d’un animal sauvage et nuisible, mille fois moins intéressant que les lièvres qu’on chasse, les carpes qu’on pêche et les chiens que M. Paul Bert vivisèque , pour soulager la misère des Parisiens qui n’ont pas toujours une croûte de pain dur à se mettre sous la dent !

Aux âmes sensibles qui disent : « Ce n’est pas le taureau qui nous intéresse, c’est l’homme; c’est le danger qu’il peut courir », Frascuelo lui-même a répondu par avance :

« Du danger, il n’y en a pas ! C’est un truc comme un autre. Pour qui le connaît, rien à craindre — • à condition toutefois d’avoir affaire à des taureaux qui n’ont jamais « joué » dans une

arène, car ils deviennent aussi malins que nous et ne se laissent pas prendre à nos feintes ou se méfient de notre aplomb. >>

Donc, le mois prochain, dans la vaste enceinte de h Hippodrome, nous aurons le spectacle de dix mille spectateurs en délire saluant la chute du taureau ; nous verrons, comme tra los montes , les hommes jeter au toréador leurs étuis à cigares, leurs portefeuilles et leurs montres, les femmes leurs mouchoirs de dentelles, leurs éventails, leurs bracelets et jusqu’à leurs chapeaux tout remplis de fleurs ; et Frascuelo recevant ces ovations avec la dignité d’un grand d’Espagne, tandis que les comparses de sa cuadrilla ramasseront les offrandes de la multitude.

On raconte que la reine Christine, organisant une fête de charité, pria Frascuelo de lui donner, pour le mettre en vente, un souvenir de ses exploits.

— Vous l’aurez demain, Majesté, répondit le toréador en baisant la main royale.

Le lendemain, tous les murs de Madrid étaient couverts d’afflches rouge et or annonçant une grande course, au bénéfice de l’œuvre de la Reine, avec cet avis :

« Les six taureaux seront tués par Frascuelo. »

Il y eut une recette de trois cent mille réaux qui fut versée par la reine dans les caisses de l’assistance publique.

La mort d’un seul taureau fera tomber deux cent mille francs dans l’escarcelle des pauvres parisiens.

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