‹ La vie parisienneChapitre 37 sur 83 · MADEMOISELLE GARAT · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE GARAT

15 avril 1884.

Il y a quelques semaines, le hasard me faisait découvrir, après une éclipse de près d’un demisiècle, celle qui fut la grande Falcon.

Le même hasard, qui décidément est bon prince, vient de me faire découvrir la fille survivante, et bien vivante malgré ses quatre-vingtquatre ans, du célèbre chanteur Garat, «le troubadour du Directoire, l’incroyable de la musique ».

Pour bien des gens, ce nom de Garat, dont la gloire, un peu tapageuse, balança celle des plus illustres, n’éveille que des souvenirs frivoles et galants : l’artiste incomparable est effacé par le muscadin prétentieux , qui poussa la fatuité jusqu’à l’impertinence et le dandysme jusqu’au ridicule ; qui fit du plus odieux zézaiement une arme de séduction et consacra sa vie à perfectionner le puffisme d’Alcibiade ; et qui, toujours « à la pose », toujours affolé de paraître, toujours préoccupé de l’effet plastique, ayant pour tout souci la coupe de ses pantalons, l’empois de ses cravates et la nuance de ses bottes, ne pratiqua qu’un seul culte : celui de la Mode — cette déesse capricieuse à laquelle, dans son idolâtrie, il adressait la singulière oraison jaculatoire qu’un journal du temps nous a S conservée :

« O ma divinité tutélaire, tous les hommes se plaignent de leur sort ! Moi, je vous supplie de ne rien changer au mien. Les grâces, les plaisirs m’assiègent ; ils veulent tous m’avoir, je me laisse entraîner ; ils m'idolâtrent, je les laisse faire. Mon costume, mon propos, mon maintien, tout fait époque dans le monde. Une romance de moi est un événement, une cadence chromatique est la nouvelle du jour, un enrouement est une calamité publique.- Ma parole suprême !. .. C’est trop de félicité pour un mortel ! »

Ces faiblesses-là font sourire ; et, si Garat n’avait eu d’autres titres à l’admiration de la Postérité que celui d’ancêtre de la « gomme », il est probable que la Postérité n’eût jamais commencé pour lui. Mais il fut mieux que cela, — il fut l’ancêtre, et le plus glorieux, et le plus accompli, de notre belle école de chant française. Sous ce mannequin, paré chaque jour d’une livrée nouvelle, battait l’âme d’un des plus grands artistes dont s’honore notre art national : de ce plumage carnavalesque, sortait le plus exquis ramage ; et lorsqu’avec ce goût suprême — dont il fit la base de son enseignement au Conservatoire et dont ses élèves : mesdames Duretet Branchu, MM. Nourrit, Ponchard, Levasseur, Rigaut, etc., semblent avoir emporté le secret — il disait les sublimes mélodies de Gluck ou soupirait quelque romance sentimentale, on ne se demandait pas si son pantalon collait ^jusqu’à l’indécence, si la nuance de ses bottes jurait avec celle de son pantalon, si ses cravates étaient trop amples, —

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on admirait, on tombait en extase, comme au son d’une voix venue d’en haut.

La haute opinion qu’il avait de lui-même comme dandy, Garat l’avait comme chanteur. Plein de respect pour son art, il l’exigeait chez les autres. Un soir, il devait faire sa partie dans un concert que donnait madame Récamier, mais pris, à la dernière heure, d’un enrouement subit, il demanda que son nom fût rayé du programme. Cela ne faisait point le compte des invités, et l’un d’eux, un seigneur de l’ancienne cour, exprima son mécontentement en termes assez peu parlementaires.

— C’est inconcevable ! s’écria-t-il. Comment ce monsieur ne chante pas ! Alors que vient-il faire ici ?

— M’amuser des sots, monsieur le duc, fit vivement Garat, en se redressant dans sa petite taille comme un coq sur ses ergots.

Vous voyez que, lorsqu’on touchait à l’artiste^ le muscadin avait l’âme sensible.

Garat repose au Père-Lachaise, dans un monument modeste, où rien, pas même un simple médaillon, ne rappelle celui qu’on a si justement surnommé le plus parfait, le plus impeccable des chanteurs français. Sa fille, mademoiselle Garat (Soubyran de Bellegarde) , qui vit d’une pauvre rente, épave d’une grande fortune fastueusement dissipée, est en instances auprès du Conseil municipal pour qu’il fasse au cher défunt l’aumône d’un peu de bronze et d’un peu de marbre. Il est à souhaiter pour le repos de ses

vieux jours et pour notre honneur artistique que ce vœu filial soit exaucé.

En même temps qu’un acte de justice, le conseil ferait une excellente affaire. Parmi les souvenirs qu’à défaut d’argent Garat a légués à sa fille, se trouve son piano — le témoin et le collaborateur de sa gloire — sur lequel Auber, tout jeune, fit travailler Levasseur et madame Branchu. Cette petite boîte carrée, en acajou, n’a pas, à vrai dire, grande valeur en soi; mais elle marque une date intéressante dans la fabrication des instruments français, celle où le piano détrôna le clavecin et l’épinette. Le piano de Garat est, en effet, le premier piano qui soit sorti des ateliers d’Érard, comme en fait foi cette mention inscrite au-dessus du clavier: Érard frères, 37, rue du Mail , 1799.

Mademoiselle Garat dit au Conseil municipal : « Donnant, donnant ! Donnez un buste à mon père, je vous donne son piano. Je l’avais légué par avance à M. Édouard Philippe, pour les soins délicats qu’il a prodigués à ma vieillesse solitaire. Mais il s’engage, si vous accueillez ma requête favorablement, à l’offrir, moi morte, à l’un de vos musées, soit au Conservatoire, soit à l’Opéra, et mieux encore au Musée Carnavalet, où il serait mieux à sa place, eu égard à son caractère typique et à son cachet original. »

Le legs est précieux, et le Conseil municipal, en se l’assurant au prix d’un peu de bronze ou de marbre , aura bien mérité de tous ceux qui

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ont le goût des raretés artistiques. Et, en France, ils sont légion.

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