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LE ROI DES FÉLIBRES

17 avril 1884.

J’ai reçu hier, au Figaro , la visite de Frédéric Mistral. Il y a dix ans que je n’avais revu ce cher compagnon de ma jeunesse. Maillane est si loin de Paris, et l’enfer boulevardier du paradis provençal ! Dix ans, quand on a doublé le cap de la quarantaine, pèsent d’un poids très lourd sur notre pauvre humanité; et je craignais qu’ils n’eussent marqué de leur griffe cruelle le robuste auteur de Mireille. Mais il paraît que la fontaine de Jouvence coule aux environs de Saint- Remy; car, en me trouvant face à face avec Frédéric Mistral, le Maahdi du « gai sçavoir », il m’est apparu tel que Lamartine l’avait dépeint à son aurore :

« Sa physionomie simple, modeste et douce, n’a rien de cette tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui caractérise trop souvent les hommes de vanité, plus que de génie, qu’on appelle les poètes populaires. Ce que la nature a donné, on le possède sans prétention et sans jactance. Le jeune Provençal est à l’aise dans son talent comme dans ses habits : la parfaite convenance, cet instinct de justesse dans toutes les conditions , qui donne aux bergers,

comme aux rois, la même dignité et la même grâce d’attitude ou d’accueil, gouverne toute sa personne. Il a la bienséance de la vérité; il plaît, il intéresse; il émeut; on sent dans sa mâle beauté le fils d’une de ces belles Arlésiennes, statues vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi. »

Il a neigé depuis lors, il a même neigé dru sur cette chevelure olympienne et sur cette hère barbiche qu’un médaillon célèbre a popularisées. Mais la flamme poétique, qui brûle en dessous, teint en rose cette neige précoce, comme, sous les baisers du soleil, la tête blanche de la Yung- Frau.

Pendant plus d’une heure, nous avons battu le rappel des souvenirs. Et quelle joie, pour deux enfants de la Provence , d’échanger les tendresses du doux revoir, dans l’idiome désappris du ciel natal, dans la belle langue provençale !

Une langue, le provençal ! diront ironiquement les Parisiens. Un patois, tout au plus.

Pardon, Parisiens, mes frères, une langue, et la plus belle, la plus riche, la plus correcte, la plus logique, la plus savante, la plus harmonieuse, la plus musicale, — celle dont Mistral travaille depuis vingt ans à rédiger le Code, à fixer le Vocabulaire ; celle où furent ciselés et coulés en bronze, par un artiste de génie, les deux seuls poèmes épiques dont la France puisse s’enorgueillir, Mireille et Calendau !

Cette langue, qui n’est pas un patois, se parle couramment, usuellement, des Alpes à la Ga-

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ronne, de la Garonne aux Pyrénées, et même au delà, dans toute la Catalogne. Elle a de nombreux dialectes — celui de Jasmin, par exemple, n’est pas celui de Mistral — mais ce sont tous des enfants de la même mère ; ils ont plus qu’un air de famille, et on peut leur appliquer ces vers du poète :

Faciès non omnibus una,

Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum.

La littérature, greffée sur cette langue, est depuis une trentaine d’années en pleine efflorescence. Les poètes et les écrivains du Midi - — ceux de Provence surtout, et, entre tous, Mistral, Roumanille, Aubanel — s’en sont faits les apôtres. C’est cet apostolat qu’on a surnommé le Félibrige, et c’est de là que les Félibres sont nés. Il était temps d’éclaircir ce point obscur de notre vie littéraire contemporaine.

La politique aidant, on a pris texte de ce mouvement local des esprits pour crier au séparatisme. De ce que les Félibres voulaient faire du provençal une langue distincte, on a conclu qu’ils voulaient faire une province distincte de la Provence et la séparer de la mèrepatrie.

Comme grand maître du Félibrige, comme chef incontesté, par droit de talent, de cette croisade littéraire, Frédéric Mistral fut plus particulièrement en butte à ces stupides imputations.

On sait avec quelle énergie il s’en est défendu. Il n’en était pas besoin; celui-là n’est pas tenu d’affirmer son patriotisme, de l’âme duquel s’est échappée cette ode admirable, d’un sentiment si national : Le Tambour d'Arcole.

Séparatistes, les Félibres ! Annexionnistes, bien plutôt ! Car ils ont eu l’honneur de réaliser ce mot célèbre : Il n’y a plus de Pyrénées !

Littérairement et fraternellement, il n’y a plus de Pyrénées, depuis le jour où Provençaux et Catalans se serrèrent la main par-dessus leurs cimes neigeuses.

Cette union fut scellée en 1868, à Saint-Rémy, dans de splendides fêtes littéraires qui durèrent huit jours, où furent conviés tous les grands journaux parisiens, et où j’eus le grand honneur de représenter le Figaro.

Ah ! les belles, les folles fêtes, où Cochinat, pris pour Dumas père, se prêtait si complaisamment à la méprise, où Sarcey préludait à ses futurs triomphes de conférencier, où Albert Millaud échangeait le fouet de la Petite Némésis contre la houlette de l’églogue, où le baron Brisse confectionnait d’idéales bouillabaisses, les manches retroussées, où Saint-René Taillandier jetait sa gourme académique, où Monselet, couronné de roses, disait aux paysans ébahis le divin sonnet du Cochon, où nous deux Paul Arène nous faisions, la nuit, des sonnets aux étoiles, et où le grave Xavier Feyrnet, aujourd’hui directeur des Beaux-Arts, exécutait, dans les bals en plein air, des cavaliers seuls dont les belles

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filles de Saint-Rémy gardent encore la mémoire !

Pendant une heure, Mistral et moi, nous avons causé de ces choses mortes, évoqué ces charmantes visions de la trentième année. Et comme je lui disais, sachant la dévotion immuable qui l’attache au sol provençal et son horreur des voyages :

— Ce qui m’étonne le plus dans Paris, c’est de t’y voir !

— Mon cher, m’a-t-il répondu, le mariage m’a désensauvagé. J’ai voulu montrer Paris à ma jeune femme. L’occasion était bonne. J’avais à revoir les épreuves de mon dernier poème, Nerto , qu’ Hachette publie demain, et puis je voulais causer avec notre ami Paul Ferrier de Calendau , qu’il vient d’arranger pour la scène, et que Maréchal a mis en musique. Tout cela va me prendre un bout de temps et me permettra d’attendre les fêtes florianesques dont nos amis, les Félibres parisiens, m’ont [décerné la présidence. Je t’y donne rendez-vous le mois prochain.

Au moment de prendre congé de mon vieux camarade :

— A propos, lui dis-je, où logez-vous, ta femme et toi ?

— Rue de Constantinople, 13. S’il y avait eu, dans Paris, une rue d’Arles, j’y serais descendu. Mais je me suis rappelé qu’Arles était la ville de Constantin. Voilà pourquoi j’ai pris domicile rue de Constantinople.

Félibre, va !

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