‹ La vie parisienneChapitre 4 sur 83 · M. ÉMILIO VELASCO · texte numérisé non relu

M. ÉMILIO VELASCO

Les hasards de la bascule diplomatique vont fermer, pour cet hiver, un des salons les plus aimables et les plus hospitaliers de Paris, celui de M. Emilio Velasco, ministre plénipotentiaire du Mexique.

La grâce souriante d’une étrangère, belle, affable, le coeur sur la main, joignant à la langueur provocante des femmes de son pays la vivacité spirituelle des Françaises, avait fait de ce salon, à certains jours, un rendez-vous mondain très vivant et très recherché.

Ces réunions de choix sont trop rares, par ce

temps de République, pour que, lorsque l’une d’elles ferme ses portes, on ne la salue pas d’un regret et d’un souvenir reconnaissants.

Le gouvernement mexicain rappelle M. Velasco. Voilà trois ans qu’il était notre hôte, depuis le mois d’octobre 1880, date de la reprise officielle des relations entre la France et le Mexique. J’ai l’honneur de connaître personnellement ce galant homme ; je l’ai vu bien souvent, soit, au début, dans son modeste troisième étage du boulevard Malesherbes, n° 20, où il était, je crois, le locataire de M. Grévy, soit en dernier lieu, dans son élégant hôtel du boulevard Saint-Germain, soit enfin au cercle de la Presse, dont il était membre, et où il déjeunait encore ces jours derniers. J’ai suivi pas à pas son œuvre patiente pour le rapprochement des deux pays, œuvre dans laquelle il déploya le sens le plus droit, le plus admirable esprit de conciliation, la plus grande habileté diplomatique, et dans laquelle il se révéla non seulement comme un patriote défendant avec énergie les intérêts des siens, mais encore comme un ami sincère et presque passionné de la France.

Trente-huit ans, blond, les cheveux rares et taillés aux « enfants d’Edouard », la moustache fine et soyeuse recouvrant une lèvre spirituelle et bonne, les favoris abondants, un œil clair dont la pénétration presque inquiétante est atténuée par la douceur extrême du regard, la tenue correcte du diplomate, je ne sais quoi de fin, d’élégant et de sympathique en toute sa personne, tel

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est l’homme au physique. Sous des dehors réservés, presque timides, il cache une volonté ferme qui, lorsque l’intérêt ou l’honneur de son pays est en jeu, devient de la ténacité. Jurisconsulte éminent, orateur à la parole ardente, dialecticien irrésistible, il fut un des avocats les plus distingués de Mexico et un des leaders les plus écoutés du parlement mexicain. Ajoutez à tous ces titres qu’il parle notre langue avec une pureté excessive et qu’il avait reçu le baptême parisien bien avant d’avoir reçu le baptême diplomatique.

Si bien doué que soit son successeur, M. Ramon Fernandez, je doute qu’il réalise aussi complètement cet idéal qu’en langage de chancellerie on appelle persona grata .

Je dois à M. Velasco d’avoir rectifié mes opinions préconçues sur le Mexique. Jusqu’alors je ne connaissais guère ce pays lointain que par les récits de quelques voyageurs dévalisés, laissés nus sur les grandes routes, et par les tableaux rébarbatifs qu’on en a fait dans les Pirates de la Savane. Tout cela, paraît-il, est de la légende pure, et il n’a pas fait de petits, ce cynique Santa Anna, qui, devenu président, inaugura sa dictature par ce mot mémorable : «Je neveux pas qu’il y ait au Mexique d’autres voleurs que moi ! »

Le président, là-bas, n’est qu’un citoyen comme les autres, le premier des citoyens, si l’on veut, mais rien de plus. Ce n’est pas, comme chez nous, un bonze retiré dans un sanctuaire

accessible seulement à un petit nombre de privilégiés. Il est à tous, ainsi que doit être un chef d’Etat démocratique. Au lieu de l’isoler des foules, son élévation au pouvoir en fait, au contraire, l’homme des foules par excellence. Et, quand il descend du fauteuil, il rentre dans le rang, comme avant d’y monter. C’est ainsi qu’à l’heure actuelle on peut voir, à Mexico, un ancien président de la République, M. Zuloaga, vendant des cigares et des cigarettes, et sa femme, l’ex-présidente, tenant une boutique de dulces et débitant du chocolat.

On ne se figure pas M. Grévy trônant au comptoir de la Civette et madame Grévy poussant un chariot le long des trottoirs, en criant : « La Valence ! la belle Valence ! » Ce serait d’un bel exemple, cependant.

Vous est-il arrivé parfois d’avoir affaire à l’Elysée ? Après avoir franchi la ligne des sentinelles, plus dense encore que sous le tyran, on parvient sans trop d’encombre au général Pittié, dont on ne saurait trop louer la courtoisie et la bienveillance. Mais ce sont là les colonnes d’ Hercule. Il y a comme une muraille de Chine entre le solliciteur et le président, et on ne la peut forcer qu’au prix de démarches qui rappellent les traditions si conspuées du despotisme. Au Mexique, rien de pareil. L’hôtel de la présidence, le cabinet même du chef de l’Etat, sont ouverts à tout venant. Les bureaux, ces bastilles inabordables, ces labyrinthes ténébreux, où se perd le temps et s’use la patience, n’existent pas et la lettre

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d’audience est un mythe. Avez-vous à causer d’affaires avec le président, à lui soumettre une question d’intérêt public ou privé, ou voulez-vous simplement lui souhaiter le bonjour : vous donnez votre carte à l’adjudant de service et, séance tenante, sans autre formalité préalable, vous êtes reçu et entendu. Un président qui se déroberait à ces exigences, souvent vexatoires, qui tiendrait sa porte fermée, qui, en un mot, ferait poser son monde, perdrait vite .sa popularité. On le traiterait de satrape, et gare la déchéance !

M. Velasco m’a raconté, là-dessus, une bien jolie histoire de l’avant-dernier président, Porfirio Diaz.

Lorsque Lerdo, contrairement au vœu du pays, voulut conserver la présidence, Diaz, alors en exil à New-York, s’embarqua sur le paquebot City of Habana pour aller prendre la direction du mouvement populaire. L’entreprise n’était pas sans péril : sa tête était mise à prix et il risquait la mort sans phrases s’il tombait aux mains des réguliers. Arrivé dans je ne sais plus quel port du Mexique, le paquebot dut prendre à son bord un détachement de soldats fidèles à Lerdo. Si bien grimé que fût Diaz, on le reconnut et on l’eût fusillé comme un chien, s’il n’avait eu le courage de se jeter à la mer par une tourmente furieuse. On était alors en vue de Tampico, à quatre milles de la côte. Après cinq heures de lutte désespérée, de manœuvres hardies parmi les bandes de requins qui infestent ces parages, le général aborda.

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Devenu président à son tour, une après-midi que Porfirio Diaz était dans son cabinet, on lui passe la carte d’un inconnu, avec cette mention : extrême urgence-

Le visiteur est aussitôt introduit, et le dialogue suivant s’engage :

— Monsieur, qu’y a-t-il pour votre service ?

— Monsieur, on m’a raconté votre évasion du City of Habana. Elle est bien invraisemblable...

— En effet, monsieur, mais elle est vraie.

— Vous me la garantissez?

— Sur l’honneur !

— Excusez-moi, mais je n’y croirai qu’après en avoir entendu le récit de votre bouche.

— A vos ordres, monsieur.

Et le général, pour la centième fois , entama le récit de son odyssée. Présidence oblige.

Je crois qu’on serait moins bien reçu si l’on allait demander à M. Grévy le total de ses loyers.

Il y a des gens que la condescendance de Porfirio Diaz fera sourire. Ceux-là n’ont sans doute jamais eu affaire à un employé quelconque de cette administration que l’Europe nous envie.

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