‹ La vie parisienneChapitre 5 sur 83 · DE LA PRINCESSE MATHILDE · texte numérisé non relu

DE LA PRINCESSE MATHILDE

5 janvier 1884.

Le 31 décembre 1883, une vingtaine d’intimes causaient, au coin du feu, dans l’hôtel hospitalier de la rue de Berri, n° 20. A minuit sonnant, selon l’usage immémorial, la princesse donna sa belle main à baiser à tous ses hôtes, on échangea toutes sortes de souhaits heureux pour l’année nouvelle, puis on se sépara sur ce mot qui courut de bouche en bouche, comme un mot de ralliement :

— A dimanche ! Qu’on se le dise !

On se le dit si bien, que ce petit groupe de vingt privilégiés s’était fait foule dimanche soir. Le mot n’est que juste, car on se foulait littéralement dans les salons de la princesse Mathilde, qui reprenait, ce soir-là, ses réceptions dominicales.

Ce « great event » mettait en émoi, depuis plusieurs jours, tous ces mondes ou toutes ces fractions de mondes dont l’ensemble constitue ce qu’on appelle le Tout-Paris. Une belle première de Dumas, de Sardou, d’Augier ou de Pailleron éveille moins de curiosités et excite moins de convoitises.

Cela tient à l’éclectisme intelligent qui préside aux choix de la princesse et à l’exclusion impitoyable de cette « empêcheuse de danser en rond » qui, semblable à la statue du Commandeur,

jette un froid dans toutes les fêtes parisiennes : j’ai nommé la politique.

Cette fille de roi, cette cousine d’empereur, cette veuve de prince, cette sœur de prétendant, qui, dans le cours de son existence, en a tant souffert, de la politique, et qui n’espère que médiocrement en ses retours — si elle espère ! — a consigné sur son seuil cette fée intolérante et grognon, dont la baguette nous a changé ce pauvre et cher Paris, si raffiné, si délicat, en une arène hurlante d’aventuriers et de crocheteurs.

Elle ne vous demande pas : « Quelle est votre opinion ? A quelle chapelle appartenez-vous ? De quel groupe parlementaire faites-vous partie? » Elle vous dit : « Aimez-vous les lettres, les sciences et les arts ? Avez-vous un nom fait ou un nom à faire ? Etes-vous épris des conversations ailées, fanatiques des nobles passe-temps, de l’esprit et de l’intelligence ?... Entrez, vous êtes chez vous ! »

On s’est demandé bien souvent pourquoi le prince Napoléon, qui déjeune tous les dimanches chez sa sœur, avec ses fils, lorsqu’ils sont à Paris, s’abstient d’y paraître dans la soirée.

Cette abstention s’explique par un sentiment très délicat et par le souci qu’a le prince de conserver à ces réunions le caractère neutre dont la princesse Mathilde est si jalouse.

Aussi tous les familiers, tous sans exception, qui fréquentèrent la rue de Courcelles, sous l’Empire, sont-ils restés, sous la République,

JANVIER

fidèles à la rue de Berri. Et nul ne s’étonne de voir, parmi les recrues nouvelles, passer la silhouette de quelque républicain repentant.

Les réunions de la princesse Mathilde sont de deux et même de trois sortes :

Il y aies mercredis, tout à fait intimes, ceux-là ; il y a les soirées quotidiennes, précédées de petits dîners succulents à cinq ou six couverts, tout au plus, mais de choix; il y a, enfin, les dimanches.

Les dimanches sont, par excellence, les jours de la princesse. C’est une sorte de « grande revue » où défile sous son oeil bienveillant tout ce que Paris compte d’illustrations consacrées ou de gloires en herbe. Tous les princes en déplacement tiennent à y venir saluer celle qu’on a si justement baptisée « Notre-Dame des arts ». Le prince de Galles, lorsqu’il est notre hôte, est un de ses courtisans les plus assidus. Et, sur le livre d’or des habitués, j’ai relevé la nomenclature suivante :

Lord Lyons, le prince de Hohenlohe, le général Menabrea et la marquise de Val Dora, M. Morton et sa charmante femme ; les ministres de Danemark, de Suède, des Pays-Bas ; le maréchal et la maréchale Canrobert, le général et la comtesse Fleury, MM. Pinard, Béhic, Busson- Billault ; le comte Benedetti, le duc et la duchesse de Padoue, les duchesses de Malakoff et d’Isly, le duc et la duchesse de Mouchy, le duc et la duchesse d’Albufera , le duc et la duchesse de Feltre, le duc et la duchesse de

Conegliano, le duc et la duchesse de Lesparre, le comte Zamoyski et la comtesse Zamoyska, le prince Murat, M. Victor Duruy, le baron Calvet Rogniat, le duc de Montmorency, le duc et la duchesse de Grammont, la duchesse et la comtesse de Trévise, le général et la marquise d’Espeuilles, le prince et la princesse de Wagram, le comte de Turenne, le comte et la comtesse Edmond de Pourtalès, le marquis et la marquise de Massa, les baronnes Alphonse et Gustave de Rothschild, le marquis et la marquise de Bassano, le comte et la comtesse de Labédoyère, la marquise de Galliffet, le comte de Gouy, la baronne de Lareinty, le baron et la baronne Schickler, la baronne Gourgaud, le marquis et la marquise de Reverseaux, M. et madame de Thouvenel, madame Fortoul, madame Bartholoni, le prince et la princesse de Lynar, lord et lady Lytton, M. Cahen d’Anvers, M. Ephrussi, Alexandre Dumas, Labiche, Octave Feuillet, Emile Augier, Camille Doucet, E. de Goncourt, Arsène et Henry Houssaye, François Coppée, Ganderax, Paul Bourget, A. Vandal, Gérome, Cabanel, Détaillé, Baudry, Bonnat, Robert Fleury, Hébert, Gabriel Ferrier, madame Madeleine Lemaire, le baron Larrey, les docteurs Ricord et Dieulafoy, M. Besnard et sa ravissante femme, née Vital- Dubray, madame Pasca, E. Caro, Raoul Duval, Levert, Gavini, Sarlande, mesdames de Girardin et Vandenberg, MM. Maurice Richard, Cottin, Lefevre, Claudius Popelin, Frédéric Masson, Abattucci, de Bourgoing, le comte Hoyos,

JANVIER

le baron Beyens, Lavoix, Pailleron, Ernest Renan, le duc et la duchesse de la Trémoïlle, le duc de Morny, le comte Primoli, le prince Borghèse, M. Daubrée, marquis et marquise de Forget, M. et madame Chaix-d’Est-Ange, M. et madame de Marcilly, etc., — que les oubliés me pardonnent !

Victorien Sardou, lorsqu’il n’est pas à Nice, ne manque pas un seul dimanche. On sait l’affection quasi-maternelle que la princesse a toujours témoignée à madame Sardou, ainsi qu’à ses soeurs, les filles de M. Eudore Soulié.

L’hôtel de la princesse Mathilde ressemble à la maison de Socrate, en ce sens qu’elle est toujours pleine d’amis ; elle en diffère en ce sens que, fussent-ils légion, il y tiendraient fort à l’aise.

Trois salons en enfilade : sur le seuil du premier, la maîtresse du logis reçoit les visiteurs, avec l’assistance de la baronne de Galbois, sa dame d’honneur, et de mademoiselle Marie Abattucci, sa lectrice.

On passe, de là, dans le deuxième salon, un véritable musée, où, parmi des tableaux superbes de Meissonier, Gérome, etc., est accroché le beau portrait du prince impérial , par Lefèvre.

Le troisième salon, avec ses tapisseries sans rivales, est une merveille de goût et d’originalité. Cette pièce immense, où s’épanouissent les plus beaux spécimens de laflore tropicale, est occupée, au centre, par un palmier géant, et divisée, par

un heureux agencement d’arbustes, en réduits d’une adorable fraîcheur, qui forment une quinzaine de petits salons dans le grand, et où se réfugient, par groupes, ceux que rapprochent des relations étroites ou des affinités de caractère et de goût. Ici encore, c’est une orgie de tableaux de maîtres, parmi lesquels se dissimulent modestement quelques toiles signées Mathilde , mais auxquels fait quelque tort un admirable buste en marbre de Napoléon Ier par Canova, dressé sur une belle colonne de porphyre.

A gauche du grand salon, derrière une splendide portière japonaise, est la salle à manger, où se sont assis tant de convives- illustres, et dont le buffet, délicatement et royalement servi, a été dimanche le but d’incessants pèlerinages.

Les dimanches de la princesse Mathilde sont plus austères que sous l’Empire. Plus de fêtes aux flambeaux comme à l’hôtel de la rue de Courcelles ! Plus de comédie, avec le prince impérial, le prince Primoli et les enfants Du Sommerard pour acteurs et, pour régisseur, M. Lockroy, le père du député de Marseille! C’est la causerie qui en fait presque tous les frais, causerie interrompue de temps à autre, soit par quelques beaux vers que soupire madame Pasca, soit par quelque mélodie originale que chantent sur le piano les doigts inspirés et féeriques de la princesse Brancovan !

Au coup de onze heures, tout le monde prend congé, et la maîtresse du logis qui, se levant tôt,

aime à se coucher de même, rentre dans ses appartements.

Page 1