‹ La vie parisienneChapitre 40 sur 83 · LA SÛRETÉ SOUS LA COMMUNE · texte numérisé non relu

LA SÛRETÉ SOUS LA COMMUNE

21 avril 1884.

Je reçois l’originale lettre suivante :

« Monsieur le rédacteur,

» C’est en qualité d’adversaire politique que je viens vous demander de soulager une infortune .

» Après m’être adressé vainement à la Fédération des socialistes de France, au banquet du 18 mars, je frappe à votre porte, un peu par

rancune, beaucoup par désir de faire le bien.

» Il s’agit d’un pauvre garçon qui, à seize ans, inconscient gamin, a fait la campagne contre Versailles : il suivait son père, fédéré au 220e bataillon. Les blessures et les misères de cette triste époque ont brisé sa vie. Il était fort, il ne peut plus travailler.

» J’avais pensé naturellement aux révolutionnaires pour venir en aide à un champion de leurs idées ; et, à cet effet, j’avais dessiné, puis mis en vente, au profit de ce déshérité, le portrait de mon ami Joffrin.

» Essayant encore de croire à. la fraternité, je pensais que ceux-là qui connaissent la peine, trouvant l’occasion de soulager un pauvre sans qu’il leur en coûte, allaient ouvrir leurs bras et leurs cœurs. Mais je me suis heurté à l’inflexible volonté d’un président V... — « Je ne veux pas ! » a dit ce citoyen investi pour une soirée d’un pouvoir éphémère.

» Pendant la Commune, j’ai tâché d’aider les femmes dont les maris étaient à Versailles, parce que celles-là craignaient de tendre la main. C’est à ce titre que je viens vous prier de soulager un des nôtres.

» Je crois à la charité pour amener l’apaisement, et je regrette de perdre confiance aux théories d'hommes qui ne savent même pas tendre à leurs frères une main secourable.

» Agréez, etc.

Ph. Cattelain. »

AVRIL

Le Figaro ne laisse jamais de pareilles lettres sans réponse... satisfaisante; pour lui, la misère n’a pas d’odeur, et moins encore de couleur... politique. Mais le plus intéressant, dans l’espèce, c’est moins l’infortune du pauvre diable pour lequel on sollicite que la curieuse personnalité du solliciteur.

Cattelain — dessinateur et graveur de son état — était un des bons amis d’André Gill ; il a fait sur ses dessins de belles eaux-fortes, et, plus d’une fois, préparé pour lui des croquis importants. Mais l’art ne nourrit pas toujours son homme, et, dans les dernières années de F Empire, Cattelain, pour vivre, dut faire un peu de tout. On a pu le voir, employé chez un déménageur, le culot aux dents et lp bonnet de coton rayé bleu sur l’oreille, soulevant, avec ses reins d’Hercule, des pianos et des armoires à glace. Il n’y a pas de sot métier.

Vint la Commune, qui fit d’André Gill le directeur du Luxembourg. Le soir, quand les grilles étaient closes, le caricaturiste, tout à la joie, s’amusait à jeter des pièces de cent sous aux pigeons du jardin, — c’est ce qu’il appelait jeter l’or de « vingt années de corruption » par les fenêtres. Cattelain, lui, fut nommé chef de la sûreté, et son premier acte fut d’adresserun appel aux poches des Parisiens, en faveur des victimes de la guerre, appel qui figure au Journal officiel du 13 avril 1871, et d’où j’extrais cette phrase :

« Etablissons la charité républicaine en pleurant avec ceux qui pleurent, et en aimant moins

nos enfants que les enfants de ceux qui ne sont plus. »

En dehors de ces actes philanthropiques, les fonctions de Cattelain étaient une sinécure, les crimes d’alors étant de ceux dont la justice civile ne connaît point. Son activité n’y trouvait pas son compte ; il languissait dans son bureau, et, pour un « joli criminel », il eût vendu son âme.

Son vœu fut enfin exaucé. Un matin, des agents amènent un monsieur qui vient de se livrer luimême.

— Qu’est-ce que vous faites } interroge Cattelain radieux.

— Je suis parricide.

— Fichu métier!,.. Enfin... je n’ai pas le choix !... Alors, nous avons tué notre père ?

— Oui, citoyen.

— Ça n’est pas gentil !... Allez vous asseoir.

Et Cattelain, à part lui, se disait : « C’est si rare un criminel !... Je vais montrer ce spécimen aux amis ! » Et, séance tenante, il expédie ses invitations. Puis, revenant au prisonnier :

— Vous ne chercherez pas à fuir, parricide ?

■ — Non, citoyen. Vous m’allez... Vous avez l’air d’un brave homme. Je reste.

Cattelain renvoie les agents. Les amis arrivent. On fait la présentation :

— Le citoyen un tel, parricide !

La conversation s’engage sur le ton de la plus parfaite cordialité. Sonne l’heure de l’absinthe : Cattelain offre une tournée ; mais le parricide a des goûts délicats, il demande du madère. On

l’invite à dîner. Si, pour prendre appétit, on faisait un tour de boulevard ? Ça va. Le parricide sera de la partie, mais avec un voile noir sur la tête. On part, bras dessus bras dessous, consommant à tous les cafés où fréquentent les camarades. Cattelain est fier de son prisonnier, il a pour lui la sollicitude de Barnum pour ses phénomènes. On dîne gaiement. Le parricide n’aura pas d’autre chambre que celle du chef de la Sûreté. Le lendemain, les promenades recommencent. Cattelain s’ingénie chaque jour à trouver des distractions nouvelles pour son hôte et à le sauver de l’ennui. Cela dura bien une semaine. Mais un matin, le chef de la Sûreté, s’étant levé de méchante humeur , dit au parricide :

— Ah ! çà, mais est-ce que vous allez rester ici longtemps encore ? Ça m’embête, à la fin, de vous héberger et de varier vos plaisirs ! C’est toujours moi qui paie !... Je la trouve mauvaise. Filez, mon garçon, c’est plus simple, ou je serai forcé de vous faire fusiller !

Il lui tendit la main, que l’autre baigna de ses larmes, en l’appelant « mon bienfaiteur ! » Est-il besoin de dire que ce parricide n’avait tué personne ? C’était un simple fumiste, qui trouvait commode de se faire loger et nourrir aux frais de la Commune, et plaisant de mystifier un chef de la Sûreté... à la recherche d’un criminel.

Quand l’armée de Versailles entra dans Paris, Cattelain fut arrêté, puis jugé. Devant le conseil de guerre, son attitude fut ferme, mais sans pose.

Il répondit qu’il avait cédé, comme tant d’autres, à d’irrésistibles entraînements, mais qu’en somme il n’avait fait de mal à qui que ce soit. Et comme un des membres de la Commune, assis sur les mêmes bancs, lui disait avec emphase :

— Pourquoi ne répondez-vous pas comme nous en affirmant les idées de la Révolution ?

Cattelain, se tournant vers un coin du prétoire d’où partaient des sanglots :

— Vous êtes garçon, vous ! Mais tenez il y a là-bas ma bonne femme de mère, ma femme et mes deux gosses... Quand je n’y suis pas, il n’y a pas de pain à la maison. Savoir s’humilier est plus courageux, en certains cas, que de se livrer à de stupides bravades !

Il fut condamné. A l’amnistie, il revint et se remit au travail pour les petits et la vieille. Il n’a pas fait fortune, mais il trouve encore le moyen de recueillir en son atelier les camarades dans la misère ou hors d’état de gagner leur vie.

C’est un bohème qui a perdu sa voie, non son cœur.

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