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LA JUSTICE DE DIEU

29 avril 1884.

A l’heure où paraîtront ces lignes, Campi, l’assassin énigmatique, aura « payé sa dette à la société ». Il sera mort, dans cette attitude de

sphinx — dont il a voulu se faire un bouclier — sans avoir livré son énigme. Jadis, le bourreau se couvrait le visage d’un masque ; cette fois, c’est le patient. C’est bien le cas de dire de cet anonyme obstiné : impénétrable comme la tombe et jusqu’à la tombe.

Aujourd’hui que la conscience publique est satisfaite, il importe que cet anonyme soit respecté, comme on respecte le dernier vœu d’un mourant, et que des révélations posthumes ne fassent pas rejaillir sur une famille, honorable peut-être, l’infamie du supplicié.

Campi, comme Castaing, laisse, dit-on, un père à cheveux blancs, un frère sous les drapeaux. Au nom de quel intérêt social désoleraiton la vieillesse de l’un, salirait-on les épaulettes de l’autre ?

Tous les crimes n’ont pas, comme celui du triste héros de la Tête-Noire, un de ces épilogues magnifiques qui réhabiliteraient la famille d’un assassin aux yeux de la postérité, s’il était vrai que la honte d’un membre pût peser éternellement sur toute une famille.

Castaing avait un frère, officier de mérite, connu dans l’armée pour sa bravoure et son caractère loyal. Frappé douloureusement au cœur, il n’était pas atteint dans sa considération. Mais son père, un vieillard que réclamait déjà la tombe, le crime de son fils — son Benjamin, hélas ! — n’allait-il pas l’y précipiter ?

M. Castaing père habitait, en province, une petite bourgade au seuil de laquelle expiraient

toutes les rancunes parisiennes. D’ailleurs, vénéré dans le pays, il n’y avait pas à craindre qu’une fâcheuse indiscrétion vînt éclairer son ignorance. Un seul lien, par malheur, le rattachait à la vie extérieure, — son abonnement au Constitutionnel... Et l’horrible drame de Saint- Cloud allait, quinze jours durant, fournir à la feuille libérale de la copie à succès !

Ah ! si quelqu’un souhaita jamais la mort d’un journal, ce fut à coup sûr ce brave enfant qui tremblait pour les vieux jours de son père. Mais le Constitutionnel avait la vie dure, et le temps pressait.

Il vole à Paris, descend aux bureaux de la rue de Valois et, comprenant qu’un rédacteur en chef ne peut sacrifier le plaisir de tous ses clients au repos d’un seul, il ne réclame pas le silence sur la great attraction du moment. Mais il obtient que, jusqu’au dernier mot de cette lugubre affaire, on tire à l’intention du vieillard un numéro spécial, où des faits-divers inoffensifs seront substitués à l’Affaire Castaing.

Ce fut sa pauvre bourse de soldat qui fit les frais de cette substitution ruineuse. Mais le père mourut sans que sa dernière heure fût empoisonnée, même par un soupçon.

Il convient de tirer de l’ombre ces héroïsmes obscurs, d’un plus salutaire exemple que les sténographies de la cour d’assises et les scandaleuses orgies de la Roquette.

Car, ou je me trompe fort, ou, ce matin, on aura revu là-bas cette tourbe sinistre, cette

effroyable mer humaine,, qui, les jours où M. de Paris opère, lèche amoureusement les grands bras rouges de l’échafaud. Il y aura eu, comme toujours, majorité de femmes, et les filles, qu’on chasse du boulevard, y seront venues à pleines voitures, vêtues de robes voyantes, parlant très haut, criant, chantant presque, ivres du champagne sablé pour tuer le temps !

De cet empressement barbare de la foule, les moralistes et les philanthropes tireront encore de grands effets d’éloquence et des arguments qui leur sembleront décisifs en faveur de la suppression de la peine de mort. Ils répéteront que toutes ces scènes sont loin d’être morales et que la vue du couperet ne corrigea jamais un criminel. C’est fort possible ; c’est même, s’il faut le dire, mon propre sentiment. Mais il serait moins moral encore de laisser les Campi continuer en paix leur commerce. Et je suis plus que jamais de l’avis d’Alphonse Karr : « Abolissons la peine de mort, soit. Mais que messieurs les assassins commencent ! »

Pour ce qui est du scandale, il ira, c’est certain, diminuant avec le temps et le progrès des mœurs. Il est moins grand déjà qu’à l’époque où on louait des fenêtres sur tout le parcours de la charrette fatale. Un jour viendra où, pour la dernière des femmes du peuple qui se respecte, avoir assisté à une exécution sera plus qu’une honte, une flétrissure.

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