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LE MONOME DU VERNISSAGE

30 avril 1884.

« Vernissage , — s. m. Action de vernir. »

Si l’on s’en rapportait à cette définition du dictionnaire, on aurait une idée bien impropre de ce qui s’est passé hier au Palais de l’Industrie.

Le caractère distinctif de cette journée, et, si j’ose dire, son « vernis » spécial, c’est précisément qu’on n’y vernit pas du tout.

— Alors, quoi ? — Alors, suivez-moi bien.

Les mondes mythologiques ont eu leurs quatre âges. Le vernissage aussi. - — i° L’âge d’or. Des peintres vernissent leurs tableaux, et des critiques d’art les regardent vernir. — 2° L’âge d’argent. Aux critiques d’art, se joignent les amateurs. — 30 L’age de fer. Les peintres ne vernissent plus, mais les amateurs et les critiques d’art amènent leurs amis et connaissances. — 40 L’âge d’airain. C’est le nôtre. Les critiquesd’art, les amateurs, les amis et connaissances ne sont plus qu’uue infime minorité. Le Bottin de Paris et celui des départements fournissent, avec le Livre d’or du rastaquouérisme, le gros de la clientèle. L’élite s’est faite cohue, cohue déplaisante et malodorante, où les senteurs de l’ail se marient aux essences les plus capiteuses, où les étoffes les plus criardes chantent l’apothéose du mauvais goût, où le passage du Saumon triomphe sur les faux cheveux des élégantes... de derrière

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les comptoirs, où l’on se trémousse avec des dédains de convention et des enthousiasmes de commande — ce Pinxit, quel talent, ma chère ! — où l’on se foule, où l’on se bouscule, où l’on s’écrase les cors avec une généreuse réciprocité, où l’on ne voit en fait de peinture que les joues roses des horizontales de toute marque et de tout tarif ! Et tandis qu’au dehors les bookmakers sans ouvrage vendent des places moins cher qu’au bureau, au dedans, une administration économe expose... les réclames des grands magasins, prêteurs de rideaux et de tentures. Les vendeurs sont maîtres du temple ; la démocratie submerge tout; et ceux qui, par devoir ou par dilettantisme, viennent avec l’intention fallacieuse d’étudier le mouvement artistique, ceux-là restent à la porte, et se consolent en songeant qu’il y fait moins chaud.

Il y en a pourtant de composition moins facile, qui, venus pour voir, veulent voir à tout prix. Voir ! Ce groupe — une douzaine d’enfants perdus des lettres et des arts — étudie autour d’une table du buffet, la solution de ce problème chimérique. Soudain, un d’eux se frappe le front en disant : — Eurêka! Isolés, nous ne pouvons rien; réunis, nous sommes une force. Formonsnous en monôme et faisons , à travers la foule compacte, la trouée qu’une proue tranchante fait à travers les flots mutinés !

Des hourrahs formidables saluent cette idée de génie. Le monôme s’organise sous l’horloge, et se déroule, en file indienne, le long des vertes

allées du jardin, où les marbres jettent leur note blanche. Devant cette ligue armée de calepins et de crayons, les Philistins reculent, comme Hippolyte devant le monstre. Mais, petit à petit, ils s’apprivoisent, et j’entends une femme âgée dire à son Philémon : « Faut voir ! Ces gaillards-là ont l’air de s’y connaître ! »

Et le couple suit , puis un autre, puis vingt. En quelques secondes, le serpent a centuplé ses anneaux. Déjà sa tête touche la Nymphe chasseresse', de Falguière. Halte ! Le monôme lève les bras, en signe d’admiration, les baisse, les relève avec des grognements sympathiques. Le cornac proteste contre l’opinion timidement émise par un idiot qu’un vieux monsieur, à lunettes vertes, debout près du socle, a posé pour ce plâtre idéal.

Le monôme poursuit sa course et s’arrête devant un monument funèbre dont les attributs semblent indiquer la tombe d’un czar. La chose est à deux compartiments : à gauche, le czar défunt; à droite , un drap. Ce drap attend sans doute la czarine, — douce perspective, rien de Newski (Pierre Danichefï).

— La chambre à deux lits ! hurle un loustic. Briet, propriétaire !

— De la tenue, messieurs ! fait sévèrement le cornac. Céci vous représente le tombeau du prince de Saxe-Cobourg-Gotha , mari de la princesse Clémentine. Et c’est signé d’un maître : Aimé Millet.

Go ahead! Le monôme salue, au passage, la

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Timidité , du prince Romuald Giedroyc, se voile la face devant ia Première leçon — un jeune homme qui s’exerce ingénument à gratter le mollet de sa sœur! — fait une ovation au Mineur — bronze à cire perdue — de Marquet de Vasselot, et tombe en extase devant les Chiens bâtards et le Rhinocéros , de Gain père.

— Un Breton, sans doute ? interroge un Philistin.

— Pas du tout, brave homme ! répond le cornac.

— Pourtant, Quimper ?

- — Nous l’appelons Cain père pour le distinguer de ses fils, deux jolis peintres, dont vous pourrez voir les toiles historiques, là-haut dans les galeries.

Onze heures. Le monôme a faim. Sans autre mot d’ordre que le cri des estomacs, il se précipite vers l’issue d’où viennent toutes sortes de senteurs appétissantes, et pénètre en bon ordre sous la vérandah circulaire de Ledoyen — le doyen des restaurateurs pour vernissage. Ledoyen for ever ! Le monôme va de table en table, de poignée de main en poignée de main. Voici Louise Abbéma, que mademoiselle Rosa Bruck, de la Comédie-Française, et M.et madame Morlet félicitent de sonportraitdeM.de Lesseps. Voici Carolus Duran. Un monsieur d’allure exotique s’approche du maître : — Je suis Suédois, lui dit-il. — Nous le sommes tous ! s’écrie Charles Garnier. — Quel est ce monsieur ? interroge l’enfant de Suède. — C’est, ré-

pond Carolus, l’auteur de l’Escalaïs de l’Opéra. — Voici Talazac, Taskin, Jules Barbier, mesdemoiselles Vidal, de chez Vaucorbeil, et Dupuis, de chez Carvalho, de Nittis, Périvier, Diguet, le comte Lepic, le comte Souza, mesdemoiselles Chartier et Dudlay, Roger Ballue, de Sombreuil, Fabrice Carré, Victor Roger, Monod, Luminais, le prince Stirbey, Munkacsy, de Follin, A. Marx, Chaplin, le comte Branicki, Lapostolet, Yvon, Alphonse Daudet, Hayem, les docteurs Constantin Paul et Payrot, Benjamin Constant, Worms, Albéric Second, Jeanne Granier, Alice Régnault, etc., etc.

Ce monde bigarré consomme joyeusement la truite traditionnelle et la traditionnelle sauce verte sous l’ombre protectrice de la vérandah. Mais, au dehors, sur la pelouse verte, des myriades de faméliques, cramponnés aux tables prises d’assaut, arrachent aux garçons affolés les plats sans destination précise, au milieu des hurlements, des prières et des supplications. Un soleil torride achève de cuire les victuailles prématurément ravies aux fourneaux, et, sous cette pluie de feu, les parapluies s’ouvrent un à un, comme sous l’averse. Les femmes, plus coquettes,

s’emmitouflent à l’orientale dans des serviettes

prises en supplément ou s’improvisent des coiffures avec des journaux, enfants de nos veilles. Impossible de rêver un spectacle plus comique et plus pittoresque à la fois.

Le monôme ne se borne pas au rôle contemplatif : il boit et mange, servi par Milon, le seul

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Milon, qui se met en quatre pour assouvir son appétit féroce. La bête gavée, il se reforme et va jeter un coup d’oeil aux Ambassadeurs, où Ducarre trompe la faim de ses hôtes avec de suaves mélodies. Dans le jardin, Gervex, Béraud, Coquelin, de Neuville, Dupray, Humbert et Messager contemplent d’un air triste leurs assiettes vides, tandis que, de la terrasse, un quintette de jolies femmes, Valtesse, Godin, Ghinassi, Charvet, Mirecourt, prises de compassion, leur jettent des tranches de rosbeef et des morceaux de camembert qu’ils reçoivent comme la manne. C’est à tirer les larmes des yeux /

Trois heures. Le monôme rentre au Salon et grimpe au premier étage. C’est l’heure pschutt. Il croise, dans la solennité de l’escalier, la princesse Mathilde, la comtesse de Mailly-Nesle, la baronne de Poilly, la baronne de Cambourg, madame Napoléon Ney, madame Bischoffsheim, la comtesse Potocka, la baronne Legoux, la comtesse de Pourtalès, madame Flahaut, madame Guillemet, le Père Hyacinthe, le général Pittié, le colonel Lichtenstein, MM. Bardoux et Legouvé, mesdemoiselles Maria Legaut, Léonide Leblanc, Reichemberg, Edile Riquer, Sarah Bernhardt, Gélabert, Baretti, Sanlaville, Richard, Méry Laurent, Bianca, Pierson, M. Worms et madame Worms-Baretta, M. et madame Dereims, madame Fidès-Devriès, madame Doche, mademoiselle Alice Ducasse, mademoiselle Dodu, etc.

Je ne suivrai pas le monôme dans sa course capricieuse. J’en résumerai la philosophie en

quelques observations, les unes profondes, les autres pittoresques, que j’ai saisies au vol, de ci, de là.

Devant le tableau de Sylvestre représentant le massacre de Trancavel et de ses chevaliers :

— Sylvestre !... Je vois ce que c’est... C’est le dernier exploit du commandant Laripète !

Devant une toile décorative où l’on voit des Tchèques assemblés :

— Des Tchèques, qu’est-ce que c’est que çà ! demande mademoiselle Mirecourt, à cheval sur le catalogue.

— Cette bêtise ! répond la blonde Charvet, des chèques, c’est de l’argent !

Devant la Salle Graffard , de Béraud, dont on ne peut approcher qu’en jouant des coudes, une vieille barbe à l’oreille d’un jeune poivreau :

— Jean Béraud!.., retiens ce nom-là, Polyte.

— A cause?

— A cause que c’est un à qui, vienne la Commune, on fera passer le goût du pain !

Devant le Libérateur du territoire d’Ulmann :

— Croyez-vous que, s’il était encore de ce monde, le peintre eût exposé ce tableau ?

— Pourquoi non ?

— Parce que ce serait un anachronisme ?... Le libérateur du territoire n’est plus aujourd’hui qu’un petit assassin ! M. Thiers est horriblement démodé. On disait, l’autre jour, devant Victor Hugo : « Il semble qu’il soit mort depuis cin-

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quante ans ! — Vous vous trompez, répondit la bouche d’ombre, M. Thiers a toujours été mort ! »

— Sévère, mais juste !

Devant le Combat cTOuessant , du comte Lepic :

— Le héros de ce fait d’armes, le comte du Chaffault, est le grand-oncle de la duchesse d’ Uzès , la grande chasseresse. C’est de lui que Marie-Antoinette^ alarmée de sa situation périlleuse, disait : « Ce pauvre M. du Chaffault, je voudrais être oiseau pour aller lui servir de garde ! »

Devant la belle madame Gautherot, de Sargent:

Choléra !

Choléra !

Ah ! ah ! ah !

Devant le portrait équestre du comte de Lalai n g :

— L’auteur de ce superbe morceau n’est-il pas un Belge ?•

— Oui, c’est un Bruxellois.

— Alors, j’ai connu son père. Un fier original 1 Figurez-vous que, pour protester contre les modes modernes, il avait adopté le costume espagnol.

Devant un abominable carré de choux :

— Singulière nature morte !

— Monsieur, grommèle le peintre qui faisait faction près de sa toile, je suis un naturaliste... je ne peins que des natures crevées !

J*en passe, etdes plus bizarres.

Le monôme a salué successivement le Dernier rendez-vous , de Carrier-Belleuse, VA Ifred Stévens , de Gervex, le Bétolaud , de Gabriel Ferrier, leÆe- Zonville , de Détaillé, le François d' Assise, de Duez,la Row/e ofe Talence , de Smith, la Zucchi , de Clairin, le portrait de notre rédacteur en chef, par Besnard, le Pierrot , de Comerre, les Cher if as, de Benjamin Constant, la Galh-Marie \ de Doucet, les Mercenaires de Carthage , de Surand, le V//lerville, de Guillemet, le Départ incognito , de Dupray, le Sommeil de Bébé , de Roger Jourdain, le Relai, de John- Levis Brown, le Déjeuner , de Nittis, les portraits , de Chaplin, la Mare aux Bouleaux, de mademoiselle Marie Drevet, la Bonne Aventure , de M. Escalier, panneau pour la décoration de l’hôtel de Fabri, la Nichée de Lesseps , de Pelez, devant laquelle on a dit en chœur /es Enfants f de Georges Boyer, musique de Massenet :

Il ne faut pas faire aux enfants Une peine même légère...

Puis, avant qu’on eût sonné la clôture, le monôme s’est dissous. Il avait, paraît-il, assez du Salon.

Nous aussi.

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