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LES MODÈLES AU SALON

6 mai 1884.

Le Salon a, comme 1830, ses trois journées, ses trois glorieuses : le Vernissage, où les peintres s’exhibent — réclames vivantes — devant leurs tableaux ; le premier Vendredi, veneris dies , à cinq francs, où les jolies femmes font une concurrence déloyale, et souvent outrée, à la peinture ; et le premier dimanche gratuit, où le pov’ peup’ fait la queue pendant plusieurs heures, par amour de l’art, sous la pluie qui fripe ses hardes ou sous le soleil qui détraque son cerveau.

Depuis que le Salon est devenu, même pour les classes inférieures, une sorte de sport, les deux premières journées ont servi de thème aux variations les plus brillantes ; il n’y a plus rien à broder sur ce thème-là. La troisième ne serait pas moins banale, si un élément, qui s’est dérobé jusqu’à ce jour à l’observation des anecdotiers et des critiques, ne venait, en y jetant une note pittoresque, en rafraîchir la banalité.

Je veux parler de la présence des modèles.

Le premier dimanche est leur apothéose, comme le Vernissage est celui des peintres, et le

premier vendredi celui des femmes pschutt. Dame! on ne devient pas riche à poser... même les empereurs et les reines de Saba. Et les beaux gars et les belles filles, dont les torses puissants ou les lignes délicates revivent, idéalisés par le génie de l’artiste, dans les toiles d’en haut ou les marbres d’en bas, choisissent cette journée gratuite pour venir contempler leur image plus ou moins exacte, se voir reproduits en costume plus ou moins sommaire, et recueillir au passage les compliments plus ou moins flatteurs adressés à leurs simili-portraits.

C’est la grande résurrection des morts, la Pâque-Fleurie des modèles. Les martyrs glorieux, les Fils de l’homme crucifiés, les chrétiens livrés aux bêtes, les cadavres exsangues ressuscitent pour la circonstance et vont droit à «leur» tableau. Suivons-les. Ce jeune homme blond, avec sa longue barbe d’or, qui ressemble à Catulle Mendès, a posé pour Jésus en croix ; mais il est plus beau vraiment en chair et en os, in naturalibus , n’ayant plus à faire la grimace obligatoire. Ce pierrot mélancolique pose depuis quinze ans les Christ au tombeau ; et chaque fois qu’il se retrouve au Salon* il se dit avec une tristesse poignante :

— Dire qu’un jour je serai comme ça !

Ce nègre pose les bourreaux arabes, les eunuques, et le Christ au besoin. C’est lui qui l’affirme :

— Comment! vous, un nègre, vous posez les Christ ?

MAI

— Oui, la nuit !

Cet autre pose à volonté les saint Joseph, les brigands, les apôtres, les esprits du mal, et joue les mendiants au naturel pendant six mois de l’année, les six mois de chômage. Puis toute la séquelle des Bretons aux larges braies, des Italiens aux haillons pittoresques, des saint Labre aux poils longs et sales, aux barbes incultes, des guerriers Romains aux cheveux ras, des Gaulois captifs, que sais-je encore! Ils sont là tous, devant « leur » oeuvre respective, et, prodige étonnant ! les peintres, n’avant pas avec eux la préoccupation du portrait, les ont faits criants de ressemblance !

Les modèles-femmes offrent une plus grande variété de types. Voici la négresse, demi-teint, arborant les modes nationales ; l’Italienne de la place Maubert ou de la rue Linné, avec sa robe rouge; la Parisienne au nez fripon, vieux modèle aguerri, qui pose la toilette moderne; la belle grosse fille, spécialités de paysannes aux champs, de sultanes, d’odalisques et d’almées; la douce ligure de vierge, aux tresses blondes, aux yeux bleus ; et enfin cette merveilleuse créature aux traits délicats, aux attaches fines, au cou charmant, toute rougissante en ses pauvres atours, sous lesquels on sent palpiter les chastes nymphes des Lefèvre et des Bouguereau.

Celle-là passe comme une vision devant le cadre où elle resplendit dépouillée de tout voile. N’était la coquetterie, elle se voilerait la face. C’est quelque petite ouvrière que le peintre, un

jour qu’il rentrait à l’aube et qu’elle allait au magasin, a croisée dans son escalier. Le serpent a fait son œuvre ; avec toutes sortes de préparations savantes, il a gagné la confiance de la fille d’Eve, peut-être le cœur aussi. Puis il l’a conduite à l’atelier. Une fois dans l’antre, il a peint le visage d’abord, le bras ensuite... Puis, après des résistances héroïques et un déploiement inusité d’éloquence, à grand renfort de clichés irrésistibles : « L’art purifie tout, etc. », il l’a décidée à poser l’ensemble ! C’est le souvenir de ces luttes désespérées qui lui rougit les joues quand elle se retrouve face à face avec ce témoin de sa chute, dans l’indiscrète lumière du Salon. Mais, sous sa rougeur, perce une joie naïve, au murmure caressant des hosannahs qui montent de toutes parts à ses oreilles charmées.

Et sur ses petits talons, dans le sillage de sa robe, faisant les yeux en coulisse, les Apollons et les Antinoüs promènent leurs visages glabres, faisant saillir leurs torses et raidissant leurs jarrets, Mephistos acharnés après cette timide Marguerite !

Puis, hommes et femmes s’en vont heureux. Et le soir, à l’heure des comparaisons décisives, l’Art — soyez-en bien certains — sera vaincu par la Nature... qui toujours, comme dit la vieille chanson, embellit la Beauté.

MAI

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