LA VICOMTESSE VIGIER
7 mai 1884.
La vicomtesse Vigier vient d’arriver à Paris. Elle habite, à l’hôtel Bristol, le même appartement, où, lorsqu’elle était la grande Sophie Cruvelli, Meyerbeer « établissait » avec elle le rôle de Valentine.
C’est, en effet, dans les Huguenots que l’incomparable artiste fit ses débuts — il y a quelque six lustres — à l’Opéra de la rue Le Peletier ; et l’on peut dire que le jour où elle apparut, dans la grâce de ses vingt ans et la splendeur de son génie artistique,, sur cette scène illustre, tous les dilettantes eurent pour Valentine les yeux de Raoul.
Cette apparition fantastique est un des plus vivants souvenirs de mon extrême jeunesse. La salle était houleuse, le public mal disposé ; on parlait de cabale. Des journaux bavards avaient publié les termes de l’engagement de mademoiselle Cruvelli, et les habitués de l’orchestre, qui se rappelaient les appointements de la Falcon — 50,000 fr. — criaient au scandale. Il y avait bien de quoi. Songez donc : 100,000 fr. par an, pour chanter deux fois par semaine; 1,500 fr. de feux par représentation supplémentaire ; le choix des rôles ; quatre mois de congé ! Cela ne s’était jamais vu. Aussi je ne sais quel parfum
d’hostilité montait du parterre au cintre. La présence de la cour empêchait seule les murmures de se changer en orage. Mais, quand on vit apparaître, sur le plus haut degré de l’escalier de Chenonceaux, cette Valentine sculpturale, qu’on eût dite modelée par Phidias, et dont la mise décelait une profonde science du costume, un frémissement d’admiration courut par tout l’auditoire. La cause de la femme était gagnée avant que sa voix d’or l’eût portée aile slelle. Et lorsqu’à la question de la reine :
— Qui vient ici ?
Le page Urbain eût répondu :
— La plus belle de vos demoiselles d’honneur !
Le public tout entier montra par son attitude que, pour la débutante, cet éloge n’était pas, comme pour tant d’autres, une cruelle ironie.
Çe fut un succès sans précédent et, depuis, sans exemple, dans les annales de l’Opéra. Les souverains, contre leur coutume, ne voulurent pas quitter leur loge avant la chute du rideau. Pour la première fois peut-être, on entendit jusqu’au bout cet admirable cinquième acte qui se joue ordinairement devant les banquettes. Meyerbeer pleurait dans les coulisses ; il avait retrouvé sa Valentine, envolée avec Falcon, et entrevu sa Sélika. Verdi donnait un libre cours à son lyrisme italien, en songeant sans doute aux Vêpres siciliennes. Et certain critique fameux pouvait écrire — sans hyperbole, cette fois : « J’ai vu enfin à l’Opéra ce que j’avais tou-
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jours rêvé : une femme jeune et belle, au regard de flamme, à la démarche de reine, incessu dea , au geste hardi et sobre, impérieux et fier ; une artiste éminente, énergique, inspirée, une voix puissante, étendue, sympathique, au service d’une âme ardente et d’une vive intelligence ; une Rachel lyrique, pouvant chanter et jouer, comme avant elle on n’a ni joué ni chanté, Gluck et Mozart, Rossini et Weber, Spontini et Meyerbeer, Halévy, Donizetti et Verdi, tous les grands maîtres, toutes les grandes oeuvres... »
Par malheur, le temps ne permit pas à la cantatrice de réaliser ce rêve d’un dilettante passionné. Si j’ai bonne mémoire, dans les deux années que dura son engagement à l’Académie de musique, Sophie Cruvelli ne chanta guère que les Huguenots , la Vestale , Robert , la Juive, Jérusalem et les Vêpres siciliennes , son chant du cygne. Un beau matin, les habitués de l’orchestre apprirent que leur favorite, prise de la nostalgie de la famille, venait d’épouser un gentilhomme de petite noblesse, mais de grande distinction, le baron Vigier. Ce fut un deuil général. Mais celui de tous que cette détermination subite affligea le plus cruellement, ce fut Meyerbeer. En se mariant, la cantatrice tuait dans son oeuf Y Africaine- L’illustre maëstro ne concevait pas d’autre Sélika que Sophie Cruvelli. Il ne voulut jamais consentir à prendre au sérieux cette clause sine quâ non du mariage, à savoir qu’en devenant baronne l’artiste abdiquait sans retour. Il se disait qu’un jour ou l’autre le démon
de l’art ressaisirait sa victime et la rendrait, toute palpitante d’enthousiasme, aux adorations d’un public inconsolé. Dix fois, pour rallumer ce foyer de divine flamme, il fit le voyage de Nice, où le baron avait enfoui son bonheur dans une oasis d’orangers ; dix fois, il revint bredouille, désespéré d’avoir fait jaillir une étincelle que le souffle conjugal avait éteinte aussitôt. Et le malheureux Meyerbeer mourut, comme Moïse en vue de Chanaan. n’ayant aperçu qu’à travers une brume chagrine l’ombre poétique du mancenillier.
En acceptant cette condition draconnienne de renoncer pour toujours à l’art dramatique, la cantatrice avait peut-être trop préjugé de ses forces. Que de fois nel’ai-jepas vue, au Théâtre- Italien de Nice, accoudée sur le rebord de sa loge, suivre avidement, Eœil fiévreux, la lèvre crispée, la poitrine haletante, les péripéties d’un drame lyrique ; puis sortir brusquement, comme si ce spectacle réveillait en elle des souvenirs importuns ! Que de fois encore ne l’ai-je pas vue se promener, mélancolique, sur la promenade des Anglais, poussant sa fillette devant elle, s’arrêtant parfois comme pour écouter des voix mystérieuses, le regard perdu dans les profondeurs de cette admirable baie des Anges, découpée comme un décor d’opéra, et qui donnait un corps aux illusions de l’artiste ! C’est pour réagir contre ces aspirations troublantes que le baron Vigier fit construire, sur la route de Villefranche, cette magnifique villa dans le goût vénitien, et qu’il ménagea, dans l’économie de l’édifice, l’em-
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placement d’un joli théâtre où la baronne pût savourer à domicile les joies artistiques qu’il ne lui permettait pas de partager avec le public.
Le baron — depuis vicomte Vigier — ne faisait de concession sur l’article théâtre que lorsque la bienfaisance était en jeu. Tous les ans, il autorisait la baronne à donner, au profit d%s pauvres de Nice, une représentation-concert dont elle faisait tous les frais, et dont la recette variait d’ordinaire entre vingt-cinq et trente mille francs. Depuis la mort de son mari, elle honore sa mémoire en continuant, chaque hiver, cette tradition pieuse.
Pourquoi l’éminente virtuose, dont les pauvres de Nice bénissent le nom, n’étendrait-elle pas sa miséricorde aux pauvres de Paris, de ce Paris qui fut le berceau de sa gloire artistique ? La belle revanche qu’elle pourrait fournir à la Société de Charité maternelle contre l’imbécilité nuisible de nos gouvernants ! C’est un horizon que nous sommes heureux d’ouvrir à M. le duc de Castries et à madame la duchesse de Mouchy. Nous pouvons même leur donner le Sésame infaillible qui leur ouvrira toutes grandes les portes de la vicomtesse ; ce Sésame, c’est: Charité !
BIONNE OU DE BIONNE ?
14 mai 1884.
Hortense Schneider est une des rares artistes qui, survivant à leur gloire, ont eu du moins la consolation de ne pas la voir éclipsée. La place qu’elle a laissée vide, aucune autre ne Ta remplie. Sa succession est restée en déshérence. Elle s’était si bien incarnée dans le genre auquel sont immortellement liés les noms d’Offenbach, de Meilhac et d’Halévy, qu’avec sa retraite a commencé le discrédit du genre. Et ce discrédit va s’accentuant chaque jour.
Un beau matin, on apprit qu’ Hortense Schneider avait réalisé le rêve de Boulotte. Hyménée ! Hyménée ! Barbe-Bleue, c’était un M. Bionne,, disaient les uns, de Bionne, disaient les autres. On ne savait pas bien au juste. 11 faut « faire une fin », mais ce n est pas celle-là qu’on rêvait pour cette outrancière de la fantaisie. Elle étonna tout le monde.
La lune de miel tourna bien vite au roux, et, moins d’un an après le mariage, le tribunal de Florence prononçait la séparation de corps entre Boulotte et Barbe-Bleue. Cette « fin » était, sinon prévue, du moins à prévoir. Elle n’étonna personne.
Or, voilà qu’ Hortense Schneider en appelle de ce jugement transalpin devant la justice française.
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L’affaire sera plaidée aujourd’hui même, à la première chambre de la Cour.
Mon excellent confrère Albert Bataille., vous donnera sans doute la plaidoirie de l’avocat; il m’a paru piquant de donner par anticipation celle de la demanderesse. C’est pour cela que je me suis rendu, de mon pied léger, 123, avenue de Versailles, où madame Bionne vient de se faire construire un petit hôtel, entre rue et rivière, avec un grand jardin, d’ou elle pourra pêcher à la ligne — si le coeur lui en dit.
L’installation étant inachevée, j’ai surpris la Grande-Duchesse en robe de chambre, toute couverte de plâtras, au milieu d’une légion d’ouvriers qui manœuvraient à son commandement, comme autrefois les troupes de Gérolstein... — Allons, Fritz !
Elle m’entraîne dans un boudoir à peine garni, m’offre une chaise, s’assied sur un pliant et... Hortense,, vous avez la parole !
« Voici, me dit-elle, l’histoire en deux mots. Il y a trois ans, j’eus le chagrin de perdre ma sœur. J’étais seule au monde. N’ayant plus les consolations du théâtre, j’en allais chercher auprès d’une vieille amie de ma famille, madame D..., qui vivait obscurément à Malakoff, près Vanves. La fatalité voulut que M. Bionne, en deuil de son frère, y vînt aussi dans le même but. La douleur commune nous rapprocha. Ah ! les grandes traîtresses que les larmes ! On a prétendu que l’amour était l’échange de deux fantaisies ; c’est souvent l’échange de deux tristesses. Une
heure vint où je ressentis plus cruellement les terreurs de la solitude et où je fus prise d’un invincible besoin de protection. Il m’offrit la sienne. J'acceptai. On nous maria, près de Malakoflf, à la mairie de Vanves. M. Bionne était un aimable cavalier ; s’il n’avait pas encore fait ses preuves comme avocat au barreau de Paris, il avait fait ses preuves, en 1870, comme engagé volontaire. Et puis j’avais la certitude qu’en sollicitant ma main, il n’obéissait pas à des considérations d’intérêt, puisqu’il fut stipulé, dès le principe, que nous nous marierions sous le régime de la séparation de biens. L’avenir s’ouvrait donc sous les plus heureux auspices.
» Après la noce, nous fîmes, comme de bons bourgeois, le voyage traditionnel. Italiam! llaliam ! Mais la terre classique des fumistes me ménageait une singulière fumisterie. Passé la frontière, M. Bionne devint le comte de Bionne, et moi la contessinci. Roturier en deçà des Alpes, gentilhomme au delà, — ce n’était plus en Italie que nous voyagions, mais dans le pays du rêve. D’autant plus que la réalité lui donnait un corps. Partout où nous passions, on nous faisait fête. A Bionne, dans la province de Brescia, la fête prit des proportions d’apothéose. On vint nous chercher en procession ; on nous donna des sérénades ; il y eut en notre honneur des raouts officiels. Les indigènes donnaient à mon mari, à sa mère, à son aïeule, les titres les plus pompeux : comte, comtesse, douairière, gros comme le bras ! Il y avait làr je ne sais quel mystère généa-
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logique qui m’intriguait au dernier point ; et je me demandais par quel miracle mon mari, né fortuitement, à Naples, de père et mère français — et Bionne tout court — était devenu comte et « seigneur du village ! »
» Ce fut le premier nuage dans notre ciel bleu. De retour en France, j’eus avec M. Bionne, à qui je refusais obstinément la particule, quelques explications au sujet de ses parchemins. 11 voulait que les domestiques m’appelassent comtesse ; moi, je protestais comme un beau diable. « Je suis grande-duchesse, disais-je plaisamment, je ne veux pas déchoir !» Un jour il m’annonce qu’il retourne en Italie. Sans penser à mal, je lui demande : « — Vous allez chercher vos titres ? — Ce sont là des plaisanteries déplacées ! me répond-il sèchement. — Si vous êtes noble, risposté-je, comte et de Bionne, prouvez-lemoi... Sinon, laissez-moi tranquille avec votre noblesse!...» La discussion s’aigrit; pourtant je l’accompagne à la gare. « Je vous pardonne ! » fait-il, sur le marchepied du wagon... Je lui ris au nez et réplique gaiement : « J’attends les preuves ! »
» Il part. Deux mois après, j’apprends par le Figaro que le tribunal de Florence m’a séparée de corps d’avec le comte de Bionne. Je tombai des nues, ignorant même que la demande eût été formulée par mon « noble » époux ! Je m’informe. Voici ce qui s’était passé. J’étais condamnée par défaut, comme ayant déserté le lit conjugal , — ■ ce sont les termes de l’ordonnance. Par défaut!
Mais je n’avais pas été prévenue! Il paraît cependant que les pièces nécessaires avaient été déposées à mon nom, en Italie, au domicile légal, c’est-à-dire chez M. Bionne, tandis que j’étais ici, sans défiance, m’occupant à faire construire cet hôtel avec l’autorisation de mon seigneur et maître !
» Le miracle se corsait. Mon mari n’était pas seulement devenu comte, mais encore Italien. Mystère sur mystère ! C’est parce que je n’ai pas la clairvoyance d’Œdipe que je m’adresse à la justice française pour qu’elle me dévoile le secret du Sphinx. Je la supplie de m’apprendre la nationalité de M. Bionne, — et, par conséquent, la mienne. Car, voyez l’étrangeté de la situation : je suis née de parents allemands en France, lui de parents français en Italie. Suis-je Italienne, Allemande ou Française ?... Bah î je suis la Grande- Duchesse, n’est-il pas vrai ? Quant à mon mari, il ne saurait y avoir de doute sur sa nationalité : il a servi sous le drapeau tricolore, il est membre du barreau de Paris, il figure comme Français sur notre acte matrimonial, enfin — et c’est l’argument décisif — à vingt et un ans, il n’a pas opté pour le pays où le hasard l’a fait naître. J’espère que, demain, la première chambre de la Cour reconnaîtra le bien fondé de mes réclamations, qu’elle cassera le jugement de Florence et prononcera la séparation à mon profit. Et qui ne sera pas content ? C’est le noble comte dépouillé, par le fait, de la pension mensuelle qu’il s’était fait adjuger par les juges italiens. Trois cents
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francs ! Pour un gentilhomme, propriétaire de villages, quelle dèche, mon empereur! Si pourtant la Cour maintenait cette servitude pécuniaire — réduite de moitié, selon l’usage — je paierai, monsieur, je paierai ! Mais à ma guise, comme c’est mon droit, par trois cent soixante cinquièmes et non par douzièmes! Et j’enverrai chaque matin à mon ex-époux une coupure de cinq francs, enguirlandée d’un ruban rose, par pigeon voyageur!... Voyez là-haut... j’en élève dans ce but ! »
Le mot était drôle, ce fut le mot de la fin. Je pris congé de madame Bionne, en lui souhaitant de redevenir au plus vite Hortense Schneider.