‹ La vie parisienneChapitre 45 sur 83 · DANS LA HAUTE FINANCE · texte numérisé non relu

DANS LA HAUTE FINANCE

16 mai 18S4.

Bal chez le baron Hirsch, 2, rue de l’Elysée.

Il y avait là tout-Paris !... Un point d’admiration, c’est tout...

Je pourrais borner là ce compte rendu. Tout- Paris est une vieille connaissance avec laquelle, le lecteur et moi, nous avons beaucoup frayé cet hiver, et qui garde, dans les milieux divers où elle promène son spleen éternel et sa soif inextinguible de plaisir, une physionomie immuable. Le décor change comme dans les féeries selon les quartiers et les latitudes. — « La figuration » ne change pas. 11 semble que ce soient

toujours les mêmes acteurs qui s’en vont de théâtre en théâtre, comme des comédiens en tournée, jouer la même pièce, avec une mise en scène nouvelle et de nouveaux accessoires. La pièce, depuis décembre, en est à sa centième représentation; les acteurs de la première ont tous gardé leurs rôles. Acteurs et pièce n'offrent donc plus qu’un intérêt relatif. Mais le décor est neuf; les accessoires ont été renouvelés; on a fait subir d’importantes modifications à la mise en scène. Ceci, pour l’observateur, doit primer cela.

Cette façon assez neuve d’envisager les meetings mondains ne manque pas d’une certaine élévation philosophique. S’il est vrai qu’on connaît l’artiste d’après l’œuvre, il n’est pas moins vrai qu’on connaît l’hôte d’après le logis. Les intérieurs parisiens sont le reflet exact de ceux qui les habitent. Leur personnalité s’y révèle dans les moindres détails. On en retrouve l’empreinte dans un pli de tenture, dans une particularité d’ameublement, dans une nuance d’étoffe. Les meubles, les bibelots, les objets décoratifs sont d’éternels témoins de la vie quotidienne qui en déposent avec une implacable sincérité. Partout où, depuis quatre mois, j’ai promené le lecteur à ma suite, du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, des Champs-Elysées à la Chaussée d’Antin, il a pu se pénétrer de cet axiome. Chez la princesse Mathilde, on sent la grande dame doublée d’une grande artiste; chez lord Lyons, le grand seigneur doublé d’un gourmet délicat; chez Arsène

MAI

Houssaye, le poète exquis et l’amateur éclairé, respirant dans une atmosphère païenne ; chez les Bisaccia, le culte des vieilles traditions aristocratiques; chez M. Grévy, la nouvelle couche parvenue. Naissance, art, poésie, passion des belles choses, respect des nobles héritages, tous ces Dieux s’en vont, emportés dans la tourmente moderne. Le seul qui reste debout, qui fasse encore des fanatiques et souvent des victimes, c’est l’Argent, et c’est celui-là dont la toutepuissance éclate chez le baron Hirsch, où tout ce qu’on voit, tout ce qu’on touche, tout ce qu’on respire chante à l’insolent Yeau-d’Or, son incarnation visible, un glorieux hosannah !

De* l’or! de l’or! disais-tu, Manon. Entre ici, ma belle. Tends ton tablier de linge et gratte de tes ongles roses ces murs étincelants. Ton tablier sera dix fois rempli de cette poudre jaune, tes ongles seront dix fois usés, sans qu’il y paraisse, tant la couche est profonde et riche le filon! Gratte, gratte, Manon, quand il n’y en a plus, il y en a encore !

De l’or! de l'or! l’œil en est ébloui, il voit jaune. Cette teinte agaçante voile comme d’une buée les superbes tapisseries des Gobelins, les admirables meubles de laque, les tableaux de maître, les vitrines bourrées de vieux Saxe, les boiseries artistiques, dont l’hôtel est encombré! Les bougies électriques elles-mêmes pâlissent dans cette irradiation aveuglante.

Les plumes spéciales avaient célébré par avance la solennité fastueuse du grand escalier.

Celui de l’Opéra n’était auprès de lui qu’une échelle de mansarde. Il est superbe, cet escalier, dans son évolution grandiose, avec ses rampes délicieusement ouvragées et ses bénitiers de marbre où baignent des gerbes de fleurs. Il n’a qu’un défaut, c’est qu’il n’est point à sa place. Il écrase de sa masse énorme ce minuscule home parisien. On dirait Léviathan dans une cuvette. A des escaliers de ce style et de cette envergure, il faut des palais comme Fontainebleau.

Là bas, tout là bas, l’orchestre fait rage. Et, bizarre illusion, on dirait que les cuivres poussent des notes d’or, que les archets glissent sur des cordes d’argent, et que les valses, les polkas, les quadrilles, dont les sourds échos arrivent à travers la foule grondante, ne soient qu’une suite de variations métalliques sur la chanson de Marco !

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