‹ La vie parisienneChapitre 46 sur 83 · HENRI RIVIÈRE · texte numérisé non relu

HENRI RIVIÈRE

18 mai 1884.

Il y aura, ce matin un an qu’il est tombé, face à l’ennemi, sur la route de Son-Tay. Il y a sept mois, presque jour pour jour, que des mains pieuses ont recueilli ses tristes dépouilles. Et, dans ces sept mois, ce gouvernement si jaloux de nos

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gloires n’a pu trouver , malgré le serment fait à sa veuve , les quarante jours nécessaires pour ramener en France ce grand soldat !

Supposez, — toutes les suppositions sont admises, même les plus invraisemblables, — supposez donc Jules Ferry mort, dans des conditions analogues, au champ d’honneur. Il y a belle lurette que ses nobles débris eussent réintégré la patrie française, et que le bronze ou le marbre eût immortalisé son profil auguste,, pour l’édification de nos arrière petits-neveux.

Grâce au beau livre de mon confrère Baude de Maurceley, qui paraît aujourd’hui chez Ollendorf, on connaît dans tous ses détails atroces le traquenard sauvage où notre héroïque compatriote a si misérablement péri. Ce qu’on ignore, c’est le dessous des cartes qui servit de prologue à ce sombre drame; c’est comment la rancune d’un irrascible tribun fut la cause indirecte de la mort de Rivière. L’histoire vaut qu’on la raconte, ne fût-ce que pour justifier une fois de plus la théorie des petites causes et des grands effets.

C’était pendant la période électorale de 1 88 1 . Rivière, en véritable enfant de Paris qu’il était, se faisait une joie d’assister à la réunion où Gambetta, dont l’étoile commençait à pâlir, déchaîna contre lui la meute bellevilloise en la traitant « d’esclaves ivres », et menaçant de l’aller poursuivre jusque dans « S^s repaires ». Donc, après le dîner, le commandant, en compagnie d’un de ses intimes, le baron de Saint-A... frète un fiacre, et tous deux, coiffés de chapeaux

de feutre pour ne pas faire loucher les casquettes de soie, mettent le cap sur Charonne. En chemin, il croisent une Victoria, dans laquelle se prélassait un de leurs amis communs — alors avoué de l’ex-dictateur — qui les salue et leur crie :

— Où donc allez-vous comme cela ?

— A Charonne, faire du chahut ! répond Henri Rivière, d’un ton blagueur, auquel un homme avisé n’aurait pas dû se méprendre.

L’avoué s’y méprit, et le lendemain même il répétait à Gambetta l’innocente boutade du commandant :

— Comment! lui dit-il, tu t’étonnes d’avoir été conspué par tes électeurs !... Mais ils étaient travaillés par d’infâmes bonapartistes, les Rivière, les Saint-A... et bien d’autres!... Les véritables organisateurs du « chahut », c’est eux! Ils m’en ont fait l’aveu cynique.

Gambetta, furieux, malmena le ministre de la marine, l’amiral Cloué, qui malmena le commandant. Celui-ci n eut, du reste, pas grand’peine à se laver d’une accusation stupide. Il exposa simplement que, parti trop tard pour Charonne, il n’avait pu pénétrer dans la salle où le Christ des nouvelles couches avait trouvé son Golgotha.

Or, en ce temps-là, il était question d’envoyer Rivière dans la Nouvelle-Calédonie, qu’il avait si promptement pacifiée lors de l’insurrection canaque. MM. Hickenson, Routier de Granval et plusieurs autres colons de marque étaient

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venus tout exprès en France pour porter au gouvernement le voeu de la colonie, qui réclamait Rivière comme gouverneur. Le ministre allait donner sa signature, quand la plainte du tribun mit son projet à néant. Encore une manœuvre ignorée du « pouvoir » occulte ! Rivière, préoccupé des ennuis ultérieurs que lui ménageait la haine génoise, résolut, quelle que fût sa répugnance, de faire connaître à Gambetta la vérité vraie sur l’incident, il lui dépêcha donc un ambassadeur qu’il savait devoir être ce qu’en langage diplomatique on appelle personnel grata. Coquelin aîné — car c’était lui — s’acquitta de cette mission avec un zèle auquel il faut rendre justice. Et, quelques semaines plus tard, Henri

Rivière prenait la mer non pour aller

gouverner la Nouvelle-Calédonie, mais pour aller mourir au Tonkin, de la mort épouvantable que l’on sait !

C’était une disgrâce. On ne négligea rien pour en accentuer l’amertume. Je ne parle pas de Labandon systématique dont cette victime expiatoire fut l’objet. Mais il semble qu’en l’associant à certaines œuvres grotesques étrangères à son mandat, on prit à tâche de froisser son amourpropre. C’est ainsi qu’en février 1882, M. Le Myre de Villers, alors gouverneur de la Cochinchine, le chargea de remettre à Norodom, roi de Cambodge, de la part de M. Ferry, les palmes d’ officier de l} instruction publique.

— Je n’ai que le brevet, lui dit-il, et pas les insignes. Je vous donnerais bien mes palmes,

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