CDE SAINT-GE<RMAIÜ
27 mai 1884.
A Monsieur Duverdy , avocat , secrétaire du Comité de défense de la forêt de Saint- Germain.
Monsieur,
Bravo pour votre conférence de ce soir à la salle des Capucines ! Vous avez poussé le cri d’alarme contre le projet ténébreux que mijotte le Conseil municipal de déboiser une partie de cette forêt superbe pour y déverser les eaux des égouts de Paris. Permettez-moi de joindre mon humble voix à la vôtre et de développer quelques arguments à l’appui de votre thèse.
Moi qui vous écris, monsieur, j’avais mes petites habitudes. Chaque dimanche, dès le matin, ma femme sous un bras, belle-maman sous l’autre, les deux petits gambadant devant nous, nous gagnions la gare de l’Ouest et nous mettions le cap sur Chatou, le Vésinet, le Pecq, Saint- Germain ou Maisons-Laffitte. Aux grands jours nous poussions jusqu’à Cormeilles-en-Parisis, Andrésy, Conflans. Mais toujours, de ces haltes diverses, nous rappliquions — comme dit le bambino — sur la forêt de Saint-Germain, si touffue >
si fraîche, si délicieusement drapée de feuillages verts, avec son tapis d’herbes hautes où les fleurs jetaient leurs éclatantes bigarrures. On cherchait un petit coin, et, débouclant le panier aux provisions, on déjeunait gaiement sous les grandes ombrelles de la nature et sur sa nappe diaprée. On eût dit, monsieur, que le printemps pour nous avait mis le couvert ; avec les oiseaux jaseurs, on avait de la musique, et, dans les fourrés environnants, on entendait de frais et jeunes rires rythmant la chanson des baisers! Ah! les bains d’air exquis ! Ah ! le beau soleil ! qu’il faisait bon de vivre, d’oublier Paris et les affaires ! Plus tard, au temps chaud, il vous montait aux narines de bonnes odeurs de foin coupé ; on en aurait mis sur son mouchoir ! En automne même, on était heureux de courir à travers les feuilles sèches qui craquaient sous les pas. Ces jours-là, monsieur, vous me croirez si vous voulez, belle-maman et moi nous nous pardonnions les taquineries de la semaine !
Ce joli roman, monsieur, est celui des trois quarts des Parisiens. Grâce au conseil municipal, nous en sommes au dernier chapitre. C’en est fait de toute cette délicieuse campagne qui servait de ra)onnante monture à ce joyau sans prix : la forêt de Saint-Germain. Sur l’avis des ingénieurs, nos édiles ont décrété qu’il en fallait faire un foyer d’infection ! Faut d’ l’engrais, comme on dit dans la Cagnotte !
Tout à l’heure, monsieur, vous avez parlé d’or.
MAI
Vous avez dit bravement leur fait aux divers systèmes derrière lesquels les ingénieurs et le conseil municipal masquent leurs trames scélérates : l’irrigation facultative ou l’irrigation obligatoire — - et laïque aussi sans doute — comme il sied à tout bon système républicain. Je ne suis pas un grand clerc et je n’entends pas malice à toutes ces escobarderies techniques. Un seul argument m’a frappé, et c’est le seul que je veuille retenir : la salubrité de Paris, ce sont les forêts qui l’entourent ; or, supprimer tout ou partie de la forêt de Saint-Germain, pour en faire le grand collecteur de nos égouts, c’est remplacer un des anneaux de la chaîne de... salubrité par un anneau de mort, c’est déchaîner sur la banlieue parisienne toutes les pestes, le choléra, le typhus, les fièvres paludéennes et la mal’aria.
Délicieuse perspective !
Il y a. longtemps que j’en suis hanté. Tenez, l’autre dimanche, j’ai mis ma fillette à cheval sur ma jambe droite et mon garçonnet sur ma jambe gauche, et je leur ai dit :
— Nous allons à Saint-Germain...
Ils ont poussé des cris d’allégresse.
— ...Mais c’est pour la dernière fois î
Leur mine s’est rembrunie et ils y sont allés de leur larme. Moi, j’ai tâché de leur expliquer ce rébus ; mais faites donc comprendre à des enfants que cette idée saugrenue a pu venir à des ingénieurs de couper une partie de la forêt et d’empester l’autre de façon qu’on n’y puisse plus
aller du tout !... Faites donc comprendre à des enfants qu’un conseil municipal a pu voter cette chose ! Là-dessus, ma fillette, une charmante enfant — mais, que voulez-vous ? quand elle a du chagrin, il faut que ça sorte ! — s’écria :
— Zut pour le conseil municipal !
Et mon fils, retirant son index de son nez, y colla son pouce, agita ses doigts avec le geste familier aux enfants de Paris, et, se tournant vers l’Hôtel-de-Ville où gît le conseil que nous envie l’Europe :
— Tiens ! fit-il, v’ià pour lui !
Agréez, monsieur, etc.
Un Parisien.