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ET L’ON REVIENT TOUJOURS

29 mai 1884.

Il semble que ce doux refrain de Joconde soit le refrain favori du comte de Beust et de la princesse de Metternich. Eloignés de Paris par le jeu de la bascule diplomatique, ils y reviennent toujours sous l’empire de je ne sais quelle nostalgie incurable. Je les ai rencontrés presque simultanément rue de Sèze, à l’Exposition de Meissonier. Alertes, pimpants, le visage épanoui, dans ce milieu si français et cette atmosphère si parisienne, ils avaient l’air de dire : « Enfin, nous voilà chez nous I » Ils sont chez eux, en

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effet, par droit d’adoption autant que par droit de conquête.

Paris aime qui l’aime, et c'est par là que s’explique sa tendresse sans défaillance pour la princesse de Metternich et pour le comte de Beust. Tous deux ont aimé Paris d’un amour que n’ont pas découragé ses infortunes. On les a retrouvés tels, aux jours amers, qu’on les avait connus aux jours heureux. S’ils ont ri nos rires, ils ont aussi pleuré nos larmes. Ils sont nôtres par la double fraternité du bonheur et du malheur.

Aussi fallait-il voir comme les Parisiens de Paris faisaient fête à ces Parisiens d’Autriche, comme on s’emprèssait autour de cette grande dame qui, malgré les ans écoulés, demeure la reine de toutes les élégances, de ce beau vieillard, aux lèvres minces et malicieuses, au nez droit et bien dessiné, au menton fin, au sourire narquois et bienveillant tout ensemble, qui, presque octogénaire, a conservé la verdeur de corps et la netteté d’esprit de la trentième année !

Il est vraiment bien Français, ce Saxon, adopté par l’Autriche. Très épris de notre littérature, qu’il proclame la première du monde, il a pour nos romans un goût tout particulier. Le roman judiciaire surtout le passionne : Boisgobey le transporte et Gaboriau le ravit. Personne, selon lui, n’a connu la police comme le père de Monsieur Lecoq. « — S’il vivait encore, disait-il un jour avec le plus grand sérieux, et qu’il fût Autrichien, je conseillerais à l’Empereur de le

faire préfet de police. » A chaque voyage, une de ses plus grandes joies est de « faire la fête » au cabaret en compagnie de trois ou quatre romanciers. C’est Claretie, dont il tient le talent en très haute estime, qui, d’ordinaire, a mission d’organiser ces agapes. L’aimable vieillard y développe, avec une verve endiablée, des paradoxes diplomatiques qui renversent toutes les idées en faveur dans les chancelleries, celui-ci, par exemple : « J’ai remarqué que le roman était plus vrai et moins romanesque que l’histoire, et j’ai la conviction que le meilleur moyen, pour un politique, un diplomate, de connaître intimement les hommes, c’est de lire des romans ! »

Paradoxe, peut-être ; mais on sait que les paradoxes ne sont pas toujours l’envers de la vérité.

Voyez plutôt la princesse de Metternich. Lorsque, en 1861, elle voulut, malgré la cour, malgré la ville, imposer la musique de Wagner à l’admiration des Parisiens ; lorsque, à la première du Tannhœuser , penchée hors de sa loge, défiant la tempête et menaçant de son éventail brisé, que Janin célébra dans une page immortelle, toute une salle déchaînée contre son favori, elle lui lançait cette apostrophe prophétique : « Ce que vous brûlez aujourd’hui, vous l’adorerez demain î » ne criait-on pas au paradoxe ? Paradoxe en ce temps-là , axiome aujourd’hui. Ainsi va le monde.

Madame de Metternich fut, pendant tout l’Empire, elle est encore, après quatorze ans, ce

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qu’on appelle une jolie laide. Ceci soit dit sans intention malséante, car jolie laide, et surtout à ce point, ne l’est pas qui veut. Elle rachetait, d’ailleurs, par une suprême élégance, dont la tradition s’est perdue, cette disgrâce physique, et, dans sa bouche spirituelle, il n’a rien d’invraisemblable ce mot que lui prêtait Bachaumont : «Je suis le singe le mieux habillé de Paris ! » Elle avait même un tel mépris de l’opinion sur ce point délicat et elle mettait une si hère désinvolture à la braver que l’idée lui vint un jour de fonder le « Club des Laides ». Le plus incroyable, c’est qu’elle recueillit un certain nombre d’adhésions : celle d’une comtesse qui portait un nom littéraire justement estimé ; celle d’une aimable marquise qui s’appelle commeje village des environs de Paris dont la fête est la plus célèbre ; celle d’une princesse russe, fameuse par ses hivernages méditerranéens ; celle, enfin, d’une légitimiste de pur sang et d’un charmant esprit, mais boiteuse comme le feu prince de Talleyrand... Et ce fut tout. Ces cinq vaillantes ne trouvèrent personne pour les suivre, et le « Club des Laides » ne vécut guère que la durée de la cigarette princière qui l’avait fait naître.

Faudra-t-il lever les masques ? A quoi bon ? Tout Paris connaît les visages.

JUIN

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