NOS BONS TERRITORIAUX
2 juin. 1884.
Depuis deux jours, on rencontre à peu près partout, sur les boulevards, au théâtre, aux courses, dans les cafés, dans les cercles, des jeunes hommes, au teint hâlé, qui, le nez auvent, hument l’air et se baignent dans l’atmosphère paririenne avec l’avidité voluptueuse de prisonniers fraîchement élargis.
Ils vont et viennent, heureux de se sentir vivre, frétillant, gesticulant, en arrêt devant tous les étalages, lorgnant les belles filles qui passent, parlant haut et distribuant les poignées de mains avec une effusion quelque peu banale.
Ce sont les territoriaux, qui, leurs treize jours faits, affranchis de leur dette, reprennent possession de leur bonne ville de Paris.
Et, de la Bastille à la Madeleine, de la Concorde à Longchamps, on saisit au vol ces bouts de dialogue :
— Hé! bonjour, cher !
— Comment!... C’est vous, déjà?
— Dites-donc, malhonnête !
— Dame! treize jours, ça passe si vite! lime semble que nous nous sommes quittés hier.
JUIN
— Vous en parlez bien à votre aise, et je voudrais vous y voir !
— - Alors, c’est sérieux, la territoriale ?
- — Crevant, cher !... tout ce qu’il y a de plus crevant!... Levés comme les coqs, couchés comme les poules!... Brutalisés, du matin au soir, par des malotrus à trois brisques, qui se vengent sur les condamnés à temps de leur condamnation à perpet!... Et puis, entre nous, ça manquait de femmes!... Je ne compte pas marne Pitou...
— Marne Pitou ?
— Oui, la cantinière du bataillon... Vous voyez ça d’ici, pas vrai ? Un remède contre l’amour ! Elle m’a fait prendre le sexe en haine !... Crevant, je vous dis ! Il y avait pourtant une bonne heure dans la journée, l’heure du tir... Ça me donnait l’illusion de Gastine-Reinette ! Les ai-je épatés, ces conscrits! Et le capitaine instructeur donc!... un gros court, tout en ventre! Figurez-vous que le premier jour, quand je suis arrivé sur le terrain, il m’a dévisagé du képi aux godillots, et j’ai cru l’entendre qui mâchonnait entre ses grosses moustaches : « Mauvais soldat ! » Moi, j’affectais la gaucherié, j’écoutais d’un air godiche son pètit boniment... le jarret tendu... le fusil à l’épaule... l’œil ici, le doigt là!... « Va, va, mon bonhomme, me disais-je, tout à l’heure tu feras un nez !... » Tout à coup il vocifère : « Mais partez donc, crongnieu !... » Je pars... paff! en plein dans la cible! Et, comme ça, dix-huit fois sur vingt!... Le capitaine n’en
revenait pas... J’ai voulu faire le modeste... Il a cru que je me f...ichais de lui... Il m’a flanqué deux jours de bloc.
— Sapristi, pas de veine!
— Au contraire, cher. Ces deux jours sont les meilleurs que j’ai passé là-bas !... J’ai lézardé délicieusement pendant que les autres mouillaient au soleil leurs gilets de flanelle !... Et savez-vous comment j’ai trompé les longs ennuis du carcere duro ?... En faisant des réussites !
— Noble passe-temps !
— Je n’avais pas le choix... Enfin, n, i, ni, c’est fini!... On va pouvoir refaire la fête!... Merci, mon Dieu !
Si c’est là la morale des « treize jours », elle n’est pas consolante. J’en causais hier avec un jeune sous-lieutenant de territoriaux, qu’on avait, en raison de son grade, chargé de conduire un détachement au fin fond de la Bretagne, et de le ramener à Paris.
— J’ai mieux encore à vous offrir, me dit-il. Au départ, tous mes hommes étaient équipés et munis de leurs armes. A peine en wagon, ces héros, excités par les libations préalables, se mirent à chanter... Et quel concert, bone deus.î
— Des hymnes guerriers, sans doute?
— Ah! bien oui!... L’un entonne: Petits enfants, n approches pas..., l’autre : Soldat de mon pays , j’ai tué mon capitaine..., celui-ci : Connaistu te rivage ou fleurit l’oranger..., celui-là: Rende\-moi ma pairie ou laisses-moi mourir !... Et tous, d’une voix traînante, sur un rythme de de
JUIN
2ÔI
prof undis , comme s’ils portaient le diable en terre î
— Ils n’y allaient pas gaiement à ce que je vois !
— Les treize jours terminés, je ramène mes hommes. Plus soldats, tous civils, dépouillés de tout appareil militaire, désarmés, en un mot. Le train part. Tout à coup, par les portières ouvertes, éclate, dominant le sifflet de la locomotive, ce refrain belliqueux :
Aux armes, citoyens ! Formez vos bataillons !
Marchons ! qu’un sang impur abreuve nos sillons !
C’étaient mes bons apôtres qui célébraient à leur façon les douceurs du foyer reconquis et les joies pacifiques de la famille !
Moralité... Il n’y en a pas.