LE PLUS PARISIEN
rDES c AMBASSADEURS
6 janvier 1884.
Pendant la dernière semaine de décembre et la première semaine de janvier, la vie mondaine fait relâche. Ces deux caps doublés, elle reprend ses droits. C’est ainsi qu’hier la princesse Mathilde rouvrait ses salons si spirituellement éclectiques et qu’aujourd’hui lord Lyons inaugure la série de ses grands dîners, — ne pas confondre avec les coups de fourchette intimes si fréquents à l’ambassade d’Angleterre.
Avez-vous jamais eu l’honneur d’y être invité ? On vous annonce : lord Lyons vient au-devant de vous jusqu’au seuil ; il vous accueille, le sourire aux lèvres, vous désigne un siège d’un geste gracieux et l’on cause. Le noble amphitryon est un causeur charmant, d’un esprit très vif, gaulois même, d’une verve intarissable, masquée sous un air d’extrême bonhomie. Il excelle à varier sa conversation suivant le caractère de ses interlocuteurs ; avec les femmes, il descend aux sujets les plus futiles, et nul mieux que lui ne sait détailler une toilette. Si vous tenez au journalisme, il vous remplira votre carnet de nouvelles, grosses ou petites,
sans avoir l’air d’y toucher, car il est l’homme le mieux informé de Paris, et le plus malin des reporters ne lui va pas à la cheville. Il possède surtout cet art aimable de vous faire croire que vous êtes la personne du monde avec laquelle il a le plus de plaisir à converser.
Avec cela très réservé, très discret, ne se livrant jamais qu’à la surface, et disant — en diplomate de la vieille école qu’il est — tout juste ce qu’il lui plaît de dire.
Un exemple : le duc de C... s’entretenait un jour avec lui d'un des plus gros bonnets européens qui passe, à juste titre, pour le plus grand menteur du monde.
— Je tiens beaucoup, lui disait le duc, à connaître votre opinion sur la sincérité deM.de B...
Lord Lyons se retrancha tout d’abord derrière des réponses évasives. Mais, à la fin, poussé dans ses derniers retranchements, et à ce coup droit de son interlocuteur :
— Si M. de B... vous disait telle chose, y croiriez-vous ?
— Dame ! riposta-t-il, je ne dis pas que j’y croirais autant qu’à... l’Ecriture!
Ces préliminaires du dîner accomplis, dès qu’on annonce le dernier convive, on passe dans la salle à manger; c’est là surtout que lord Lyons déploie ses admirables qualités de causeur; car, doué d’une sobriété lacédémonienne, il ne mange que pour encourager ses hôtes, et, détail typique, ce gourmet, qui possède la première cave du monde, ne boit et n’a jamais bu que de l’eau.
Tel est l’homme intime. S’il est quelqu’un dont la physionomie soit bien à sa place dans notre cadre, et qui, par droit de long séjour et par toutes sortes d’affinités sympathiques, ait conquis son brevet de « Parisien », c’est à coup sûr l’honorable ambassadeur d’Angleterre. Lord Lyons, en effet, occupe son poste et ne l’a pas quitté depuis 1867.
En ce temps-là, on menait une vie de quakers à l’hôtel du faubourg Saint-Honoré. Lord Cowley, gentleman austère, y avait introduit les mœurs des sociétés de tempérance : jamais de fêtes, jamais de plaisirs ; quelques repas officiels cuisinés dans le voisinage et servis froids ; les vins seuls y sauvaient l’honneur du maître de céans... et encore ces vins étaient-ils un héritage de lord Granville.
Un beau jour, on apprend que lord Cowley se retire et que lord Lyons le remplace. Changement à vue. Les jeunes attachés, dont la consigne était d’être moroses, retrouvent le sourire qu’ils avaient désappris. Le vieil hôtel historique perd, comme au souffle d’un enchanteur, ses froides allures de cloître, et tout y renaît, tout y rayonne d’une vie nouvelle, comme si la belle Pauline Borghèse, qui posa nue devant Canova, revenait elle-même, en cet appareil, dans son logis.
Alors commença l’ère des fêtes, des réceptions et surtout des dîners ; car lord Lyons a pris pour règle de sa vie cette maxime d’un gastronome teinté de diplomate :
Que c’est par les dîners qu’on gouverne les hommes !
Il estime aussi que les dîners sont le plus sûr moyen, et le plus aimable, de semer autour de soi les sympathies, de stimuler le zèle et de chauffer les dévouements. C’est pour cela que, depuis son installation en France, il dépêche tous les matins son huissier Louis auprès de ses collaborateurs, attachés ou secrétaires. Et tous les matins, avec le même cérémonial, l’huissier Louis dit à chacun d’eux individuellement :
— Mylord prie Monsieur... de vouloir bien lui faire l’honneur de dîner ce soir avec lui.
De tous les membres du corps diplomatique, le prince Orloff est le seul qui pratique, au même degré, ces principes de haute courtoisie.
Ces royales façons — hâtons-nous de le dire — nécessitent un train qui n’est pas à la portée de toutes les fortunes. On s’en rendra facilement compte si l’on réfléchit que la maison de l’ambassadeur d’Angleterre lui coûte, bon an, mal an, 20,000 livres sterling!
Ses équipages — de beaucoup les plus beaux et les mieux tenus de Paris — entrent pour une part considérable dans ce chiffre.
Les écuries de lord Lyons sont installées rue d’Anjou, 1 6 , dans un hôtel affecté tout entier k ses chevaux, ses voitures et ses gens.
11 y a douze voitures et vingt chevaux, dont chacun vaut 8,ooo francs en moyenne. Les deux bêtes de l’attelage de gala sont estimées 25,000 francs.
Le premier jour de l’an, au perron de l’Elysée, lors des visites officielles, on admirait un équipage
presque royal : cocher coiffé du tricorne; deux valets de pied, les plus hauts sur pattes — i m. 89 de taille et de corpulence à l’avenant — -livrée blanche, brodée d’argent, culotte noire, bas de soie violets ceints delà fameuse jarretière. C’était l’équipage de lord Lyons.
Son Excellence ne sortant presque jamais à pied, les fonctions d’Adam, son cocher principal, ne sont pas précisément une sinécure.
Les domestiques sont au nombre de trente, tous vieux serviteurs, car, depuis 1867, lord Lyons n’a jamais congédié personne. Tout ce personnel mercenaire l’adore, autant pour sa bonté délicate que pour sa fastueuse générosité. Mais ce qu’on apprécie et convoite le plus, c’est, quand il part en congé, ou qu’il en revient, le cordial shakehand du maître , la seule chose dont il soit avare.
Après l’homme, le diplomate. M. de Bismarck le craint. Qu’en dirai-je de plus flatteur? Partout où il a passé, il a laissé le renom d’un négociateur habile et d’un gentleman accompli, et, chez nous, il a tout fait pour mériter celui de sincère ami de la France. Ami très désintéressé, car il 11’est même pas membre de la Légion d’honneur, et le cordon rouge qu’il porte dans les cérémonies officielles est celui de l’ordre du Bain.
Une anecdote montrera quel sentiment hautain de la dignité britannique lord Lyons apporte dans l’exercice de son mandat.
Lorsqu’en 1 865 il remplaça sir Bulwer à Constantinople, le Sultan s’imagina de lui souhaiter la
bienvenue par l’envoi de deux chevaux de race. Bien qu’hippophile passionné, lord Lyons ne permit pas que ces bêtes superbes franchissent même le seuil de ses écuries, et, séance tenante, il renvoya ses présents à... Artaxerxès.