UN DUEL DE M. GOT
14 juin 1884.
Je viens de passer quarante-huit heures aux champs avec M. Got. Deux journées charmantes, grâce à cet aimable compagnon, qui n’est pas seulement un artiste de grande race, mais encore le plus original et le plus verveux des causeurs.
Dans ces causeries à bâtons rompus, qui donnent des ailes aux heures parfois si lentes à la campagne, nous avons effleuré toutes les questions à l’ordre du jour. Celle du duel, entre au-
très, « actualisée » par de récents conflits, a servi de thème à toutes sortes de variations humoristiques.
— Vous parlez duel, dis-je à M. Got, en homme pour qui le bel art de l’escrime n’a pas de secret... Etes-vous allé quelquefois sur le terrain ?
— Presque ! me répondit l’éminent sociétaire de la Comédie-Française.
— Comment!.., presque ?
- — C’est-à-dire que l’affaire n’a pas abouti... C’était du temps où j’étais journaliste...
— Journaliste!... vous avez donc été du bâtiment, vous aussi ?
— Oh! sur le seuil, tout au plus!,.. En ce temps-là, j’étais jeune... Bastid, qui m’avait en grande affection, me fit entrer au National , où je connus Marrast, Trélat, Marie Aycard, Rolle, et tant d’autres, alors en vedette, aujourd’hui tombés dans l’oubli. .J’écrivais, au rez-de-chaussée du journal, de courtes nouvelles, et j’alternais avec un pauvre diable, débutant comme moi, un nommé Pichon, mort depuis sans laisser de traces. ..
— Dame ! les journalistes, sauf quelques exceptions très rares, ne travaillent guère pour la postérité !
— Pas plus que les comédiens, hélas!... Tenez-vous à connaître la fin de l’histoire ?
— Je vous en prie.
— Le jour où, nous deux Pichon, nous passâmes pour la première fois à la caisse du National fut
JUIN
un bien beau jour, je vous jure !... Le roi n’était pas notre cousin ! Nous étions si naïvement heureux que nous résolûmes de fêter, le soir même, inter pocula, ce premier sourire de la Fortune. Le balthazar eut lieu dans une taverne voisine du Y Divan Le Peletier... Un balthazar à trois francs — vin compris — mais qui parut, à nos estomacs de jeunes Lacédémoniens, le dernier mot du faste gastronomique... Nons nous en fourrâmes jusque là!... Si bien que, lorsque nous arrivâmes au Divan où. chaque soir, la tâche accomplie, nous tenions nos assises,, nous crûmes entrer dans une salle de bal !... Tout tournait, tout tournait, comme en une ronde folle!... Là, des libations copieuses achevèrent ce que les cachets rouges et verts de notre amphitryon à trois francs avaient si bien commencé... Nons étionsgaisen entrant; en sortant, nous étions ivres !... C’était un gros problème que de regagner la Bastille, où nous habitions, ma mère et moi... Pichon, qui portait mieux cette petite débauche, m’offrit de me reconduire... J’acceptai... Nous voilà donc remontant en zigzag la ligne des boulevards, faisant escale à tous les cabarets, dissertant, entre deux petits verres, sur le mépris des richesses, interpellant les bourgeois attardés et nous livrant aux paradoxes les plus audacieux sur la politique courante, la littérature et les arts ! Enfin, tant bien que mal, l’un calant l’autre, nous atteignîmes la place du Château-d’Eau... A partir de là, nuit opaque dans ma mémoire ! Comment Pichon prit-il congé de moi ? Comment me retrouvai-je
dans ma petite chambre, entre mes draps, dormant ce sommeil de plomb qui répare les folles orgies ?... Double énigme dont je ne devais avoir le mot qu’à mon réveil, et quel réveil, miséricorde !
— Je flaire déjà comme une vague odeur de duel !
• — Ça fait l’éloge de votre flair. Vers huit heures, on toque à ma porte... Entrez ! dis-je machinalement... Et, debout sur le seuil, se découpant sur la paroi blanche du corridor, je distingue les silhouettes de deux hommes noirs, à la mine sévère , à la redingote hermétiquement boutonnée .... Des huissiers ! pensai-je. Mais cette illusion, d’ailleurs peu souriante, allait s’évanouir. Les deux intrus s’approchèrent de mon lit, et l’un d’eux, avec une politesse froide :
— Monsieur, fit-il, pardonnez-nous cette invasion un peu matinale.... Mais la pénible mission dont nous sommes chargés ne souffrait aucun retard.
— Expliquez-vous 1 balbutiai-je, interloquépar cet exorde ex abrupto .
— Cette nuit, monsieur, dans l’emportement d’une querelle littéraire avec M. Pichon,vous vous êtes oublié jusqu’à le frapper au visage...
Je bondis sur mon traversin, ne sachant si j’avais affaire à des mystificateurs ou bien à des fous :
— Moi î... moi ! j’ai frappé Pichon, un excellent camarade, que j’aime de tout mon cœur!
— Ces sentiments affectueux vous honorent, et
JUIN
notre client les partage... l’amitié doit se taire quand parle l’honneur outragé !
— Donc, j’ai frappé Pichon ?
— Au visage, oui, monsieur!
— Vous en êtes bien sûrs ?
— Douteriez-vous de notre parole !
— Dieu m’en garde!... Et vous venez pour...
— Est-il besoin de vous le dire?... Un soufflet veut du sang...
— Et Pichon a soif du mien ! C’est trop juste, Laissez-moi vos cartes, messieurs... mes témoins seront chez vous tout à l’heure... Mais puisque j'ai.frappé Pichon, serait-il indiscret de vous demander à quel propos !
— A propos du Médecin duPecq.
— Vous dites?
— Le dernier ouvrage de M, Gozlan... Vous prétendiez que c’était un chef-d’œuvre... M. Pichon n’était pas de votre avis... Les opinions sont libres, surtout en littérature. Et les gifles, permettez-nous de vous le dire, sont un moyen très peu correct de conviction...
— D’accord... mais je me demande comment j’ai pu vouloir imposer à mon contradicteur une conviction que je n’avais pas et que je ne pouvais pas avoir, n’ayant pas lu le livre objet de la querelle !
— Vous n’avez pas lu le Médecin du Pecq ?
— Pas encore !
— Alors l’affaire peut s’arranger !
— Comment cela?
— M. Pichon, non plus, n’a pas lu le Médecin
du Pecql... Or, dès l’instant que ni l’un ni l’autre n’avez lu le Médecin du Pecq , la gifle n’a plus de raison d’être!... Pardon du dérangement, monsieur, et dormez sur vos deux oreilles !
Depuis ce jour, M. Got ne boit plus que de l’eau rougie.