PASSION
16 juin.
C’est le titre d’un livre qui paraît aujourd’hui même à la librairie Dentu, et qui sera l’un des fruits les plus délicats et les plus savoureux de cette arrière-saison bibliographique.
L’auteur est madame Carette, née Bouvet, une étoile disparue dans la tourmente de 1870 avec toutes les autres étoiles du firmament impérial, et qui reparaît, voilée d’une brume mélancolique, après une éclipse de quinze ans.
Quinze ans !... quinze siècles !... J’ai revu l’impératrice Eugénie, l’année dernière, à l’hôtel du Rhin ; et je ne saurais peindre l’attendrissement douloureux où me plongea la vue de cette auguste veuve, qui porte si noblement son triple deuil — deuil de reine, deuil d’épouse, deuil de mère — et qui, sous sa couronne de cheveux blancs et ses longs voiles noirs, évoquait à mes yeux une tragique figure d’Eschyle !... Est-ce bien-là, me disais-je, l’admirable créature que Winterhalter a
JUIN
représentée de profil, une touche de rose pour narine, dans la splendeur de ses cheveux blonds et l’éclat de sa hère beauté, et qui, presque au même moment, par une coïncidence ironique, rayonnait, belle parmi les belles, jeune parmi les jeunes, à l’Exposition des Portraits du Siècle, entre la princesse Mathilde et madame de Pourtalès ? Oui, c’était bien la même, hélas ! mais après quinze ans d’exil sombre, d’épreuves surhumaines, de mort lente, quinze ans lourds comme des siècles à ces épaules mal préparées au fardeau des douleurs 1
Et quel prologue enchanteur à ces quinze ans expiatoires ! Winterhalter nous en a montré l’une des faces, la plus charmante peut-être,, dans une autre toile où l’impératrice apparaît, comme Diane au milieu de ses nymphes, au milieu de cet escadron volant de femmes accomplies, sur lesquelles elle répandait sa grâce exquise et qui en furent les inoubliables reflets. Le Décameron revivant en pleine société contemporaine, avec je ne sais quel parfum des traditions galantes d’autrefois ! Faut-il nommer ces reines de beauté, d’esprit et d’élégance ? A quoi bon ? Leurs noms sont sur toutes les lèvres comme leur règne est dans tous les souvenirs ; le triple sceptre qu’elles tenaient d’une main experte et légère, elles le tiennent encore aujourd’hui ; et ces radieux automnes ont gardé plus de charmes que n’ent ont les printemps éclos sous l’ingrat et pâle soleil de la troisième République.
La lecture du livre de madame Carette m’a
donné pendant quelques heures la vision de ce monde évanoui ; et ce voyage rétrospectif, en compagnie d’une femme d’élite, qui pourrait écrire au frontispice de son roman : Quorum pars magna fui , m’a causé la plus délicieuse des joies, et la plus poignante. On sait le rôle qu’a joué madame Carette auprès de la souveraine déchue ; on sait que ce titre modeste de a lectrice » déguisait une amitié quasi-maternelle, d’une part, et, de l’autre, un dévouement poussé jusqu’au fanatisme. Toujours aux côtés de l’Impératrice, aux heures d'apparat comme aux heures intimes, douée d’un esprit d’observation que sa charge et le commerce journalier des maîtres en l’art de penser et d’écrire rendaient plus aigu, elle a vu plus loin qu’à la surface l’entourage impérial, elle a sondé les reins et les cœurs et s’est fait une précieuse réserve de souvenirs, — documents humains, s’il en fut, pour parler l’argot à la mode. Le jour où madame Carette écrira ses Mémoires, bien des voiles seront levés, bien des mystères seront éclaircis, bien des physionomies remises en ieur vrai jour. Pour le moment, elle se borne à lever un coin de ces voiles, à percer discrètement quelques-uns de ces mystères, à tirer de l’ombre quelques-unes de ces physionomies, — mais toutes marquées de traits tellement typiques, esquissées d’un crayon si exact, que, sous les personnages de convention, héros ou comparses, les personnages réels apparaissent et palpitent. Ces énigmes, aussi simples à deviner que celles du Nabab et des Rois en exil , et non moins inté-
JUIN
ressantes, ne dépassent pas le cadre de l’intimité, et de l’intimité féminine plus spécialement. Tout ce monde ardent au plaisir qui s’agitait autour de l’Impératrice, qui faisait le charme de ses Lundis, qui jouait des charades ou chassait le cerf à Compiègne, traverse, comme un vol d’ombres, les treize chapitres de ce livre étrange. A l’évocation des personnes, l’auteur joint l’évocation des choses, si bien que le cadre est en parfaite harmonie avec le tableau. De ce cadre, il ne reste guère que d’informes débris ; les Tuileries ne sont plus qu’un souvenir, mais un de ces souvenirs qui ne s’effacent pas, grâce aux pages émues où madame Carette a décrit les appartements privés de l’Impératrice. C’est de la photographie, avec l’âme en plus.
Il y aurait une part d’autobiographie dans Passion , que je n’en serais pas étonné. Les douleurs et les joies vécues ont seules cette émotion communicative. Madame Carette a pleuré les larmes et subi le contrecoup du drame qu’elle raconte. Drame simple et passionnant, où s’entrechoquent et se brisent deux nobles coeurs. L’auteur — et ceci n’est point une critique — a subi l’influence d’Octave Feuillet, mais avec un accent personnel qui est le charme propre de son roman et lui donne une saveur tout à fait originale.
Dans une préface qu’elle a supprimée à la dernière heure, par un scrupule de modestie peut-être excessif, madame Carette avait, en quelques lignes, esquissé le sujet et défini le
caractère de son roman. Je trouve dans ces pages, qu’un heureux hasard a mises sous mes yeux, la preuve que Passion a, dans maints endroits, une valeur autobiographique. Est-ce pour dépister les indiscrétions que l’auteur a fait disparaître ce curieux document ? Et n’est-ce pas plutôt pour ne pas avoir l’air d’être son avocat dans sa propre cause ? C’est là sans doute une délicatesse bien féminine, mais qui n’est pour surprendre aucun de ceux qui connaissent madame Carette et sa chatouilleuse dignité. Cette préface était, en effet, une sorte de plaidoyer pro domo , le cri désespéré d’une souffrante et d’une vaincue, pour qui l’existence, après n’avoir eu que des sourires et des rayons, n’a plus que des amertumes et des ombres. « J’ose tenter cette aventure littéraire, disait-elle à ses futurs lecteurs, parce qu’il m’importe de savoir si ma plume peut être considérée par moi comme un instrument de travail! »
Je m’arrête au seuil de cette douleur, que madame Carette n’a pas voulu profaner elle-même en l’étalant aux regards sceptiques du public. Qu’elle me pardonne de n’avoir pas eu le même scrupule et d’avoir trahi son triste secret. Si tous ceux qui l’ont connue, si tous ceux qui l’ont aimée, si tous ceux qui, fidèles au culte du souvenir, sont restés les courtisans du malheur, achètent son livre, Passion aura bientôt atteint le centième mille , ce rêve doré de quiconque met du noir sur des feuilles blanches. Je le lui souhaite de toute la force de ma profonde et respectueuse sympathie.
JUILLET