MARIAGE D’ACTRICE
2 juillet 1884.
L’historiographe des Jolies Actrices de Paris raconte que mademoiselle Augustine Leriche, rencontrant sa camarade Alice Lavigne, lui dit à brûle... corset :
— A votre place, moi, je changerais de nom... parole d’honneur, je ne voudrais pas m’appeler Lavigne.
— Et pourquoi donc ? demanda l’excentrique pensionnaire de M. Briet.
— * Parce que j’aurais toujours peur d’attraper le phylloxéra.
Le mot n’était que plaisant ; il est devenu prophétique. Mademoiselle Alice Lavigne vient d’être atteinte du phylloxéra... matrimonial... Elle épouse, samedi prochain, un jockey qu’on dit célèbre, — ce que je veux bien croire, n’ayant pas le loisir de vérifier, et mon oracle sportique, Robert Milton, étant à la campagne. D’ailleurs, le mari n’est rien dans l’affaire ; le mariage est tout.
Or, le public, qui se fait presque toujours son opinion d’après la surface des choses ou les dehors des gens et ne voit guère au delà de cette surface ou de ces dehors, considère le mariage de mademoiselle Lavigne comme une des mille et
une fantaisies dont cette actrice pleine d’humour est coutumière.
Il n’est pas, en effet, sur les planches contemporaines, de fantaisiste plus échevelée que la créatrice de Ma camarade et du Train de plaisir. Ce gavroche en jupons, qu’on a baptisé pittoresquement « un Lassagne femelle », semble avoir pris à tâche de ne pas faire mentir ses parrains. Douée d’une diction et d’un masque sui generis — dit vulgairement écumoire — elle élève la cacophonie et la grimace à la hauteur d’un art très raffiné, et cela sans étude, sans effort, par un don de nature. Elle trouve la note juste dans l’absurde et donne à la parodie l’accent irrésistible de la vérité. C’est la protagoniste née du théâtre impossible. Elle paraît, on rit; elle parle, on se pâme ; elle se tait, on se tort ; elle agite les bras, on demande grâce. Elle est comique par essence et par destination, comique depuis la racine des cheveux jusqu’à la plante des pieds.
Et cette « comique » prendrait la vie au sérieux! Elle ferait une « fin! » bourgeoise, comme telle ou telle de ses camarades qu’on a vues, sans surprise aucune, piquer une tête de l’avant-scène dans le pot-au-feu conjugal ! Pas de ça, Lisette ! dit le public. Et ce public, dont l’oreille est encore égayée par l’inimitable : C'est fini , nous deux ! s’entête à voir dans ce mot épique, non un simple mot d’auteur, mais une profession de foi , comme un programme. Il n’admet pas que les extrêmes se touchent, et que « le commencement » soit si près de la « fin ».
JUILLET
En quoi, le public a tort. Chez mademoiselle Lavigne, l’artiste et la femme sont proprement les antipodes. Les gens qui nous font le plus rire sont parfois ceux que leur nature semble le moins y prédisposer. Molière était un mélancolique ; et tout le monde connaît cette anecdote du vieux Monrose qui, sortant de scène, après avoir mis le parterre en délire par la bouffonnerie de son jeu, fondait en larmes et, montrant le poing à la salle, criait à travers des sanglots : « Riez, bêtes féroces ! » Mademoiselle Alice Lavigne n’est pas précisément de cette école-là; elle apporte dans la vie un grain de cette excentricité qu’elle prodigue au théâtre; elle est gaie, enjouée, fringante , verveuse , et son commerce tient ce que promet sa physionomie éveillée, selon l’heureuse expression d’un de ses biographes, comme un nid de souris. Elle excelle à dire le couplet grivois, et sa conversation ultrarabelaisienne pétille comme une pelletée de gros sel sur un brasier. Elle a l’esprit alerte et la riposte prompte. On cite d’elle des mots à l’emporte-pièce, celui-ci, par exemple, sur le bonhomme Montrouge, alors qu’elle était sa pensionnaire à l’Athénée :
« Quand il cuira dans la grande marmite, en enfer, je gage qu’il crie a Satan : — Pas tant de bois, monsieur le diable ! Le bois coûte cher. Je vous affirme que je rôtirai tout aussi bien à petit feu ! »
A la ville comme au théâtre, elle réalise le type, si parisien, du bon garçon. Mais, à la ville,
le bon garçon est doublé d’une bonne « femme », régulière, rangée, un peu « popotte » même, et préférant aux distractions tapageuses, les joies tranquilles du foyer. Bonne mère, elle l’est entre toutes. On l’a vue souvent chez Gruber, dans une de ces tablées d’artistes où sa verve intarissable donnait le la de la gaieté, jeter un oeil anxieux sur sa pendule, repousser le verre, se
Où sa chanson mouillait son aile Avant de s’envoler en l’air,
lever brusquement et s’en aller sans tambour ni trompette. Et quand les camarades, attristés de son départ, essayaient de la retenir: « Hé ! mes enfants, répondait-t-elle*, si je m’attardais, que dirait la gosse ? » Souvent aussi l’on a vu s’éteindre son bon sourire et sa belle humeur faire relâche, parce que la gosse avait la coqueluche ou qu’il y avait du tirage dans sa dentition.
Les habitués des courses n’en voulurent pas croire leurs yeux, le jour où mademoiselle Lavigne fit une entrée triomphante sur l’hippodrome de Longchamps, mollement étendue sur les coussins d’une Victoria de grand style, où trônait auprès d’elle la rayonnante Marie Magnier. Ce fut un spectacle d’une étrange nouveauté que le contraste de cette reine des élégances avec cet embryon de femme au minois chiffonné, dépourvue de canl , fagotée à la diable, et dont les oripeaux voyants trahissaient la « queue rouge » ! Alice Lavigne sportwoman, bone deus ! L’économe Alice risquant des sommes folles sur la casaque
JUILLET
d’un jockey ! Dame ! c’est que le jockey venait d’entrer dans sa vie !
Avant trois jours, il en sera le souverain maître. Alice Lavigne sera madame Pettet. En attendant, elle doit être hantée par ce mot d’un vieux vaudeville : « Pourvu qu’elle soit heureuse ! » Et pourquoi ne le serait-elle pas r Je me suis laissé dire que les jockeys, par état, étaient aptes à toutes les vertus domestiques, et que Chantilly* leur résidence, était une pépinière de ménages modèles. Puisse-t-il bientôt en compter un déplus ! Et puisse, dans le silence de l’alcôve, ne jamais retentir le sinistre :
— C’est fini, nous deux !