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LES GAIETÉS DU TÉLÉGRAPHE

16 juillet 1884.

A Son Excellence Monsieur Cocher y Monsieur le Ministre,

Supposez — pardon pour cette hypothèse irrévérencieuse — que vous êtes un simple contribuable, comme votre serviteur, et que vous vous livrez à la villégiature dans une des stations de la banlieue desservies par la gare Saint-Lazare* — Rueil, Chatou, le Vésinet ou le Pecq.

Supposez qu’un jour de l’autre semaine — samedi, si vous voulez — à sept heures et demie sonnant, n’attendant aucun convive, vous vous

soyez mis à table en face d’un menu comme celui-ci : « Potage pour un, hors-d’œuvre pour un, vol-au-vent pour un, rôti pour un, salade pour un, dessert pour un, café, liqueurs et cigare pour un », — en un mot, un balthazar solitaire.

Supposez qu’au moment où vous entamiez le potage, deux voitures se soient arrêtées à votre grille, que de ces voitures soient descendues six personnes, et que ces six personnes aient fait irruption dans votre salle à manger, avec des cris et des gestes trahissant la plus alarmante fringale.

Supposez... mais j’arrête ici les suppositions et j’entre en scène, car c’est à moi que la mésaventure est arrivée.

Si vous voulez avoir une idée de ma tête à la vue de ces faméliques envahisseurs, remémorezvous, monsieur le ministre, l’attitude probable des petits Ugolin devant- leur ogre de père. Ventre affamé n’a pas d’oreilles, dit le proverbe. Et, pendant quelques secondes, j’ai subi l’angoisse du « petit blanc » que des « petits noirs » aux dents aiguës vont découper en tranches, et consommer tout vif!

Le premier effarement passé, de part et d’autre, on s’expliqua. Et comme vous fîtes, monsieur le ministre, tous les frais de l’explication, mon devoir était de vous la transmettre. Peutêtre eût-il convenu d’employer à cet usage votre fil spécial, et non celui du Figaro. Mais je tiens à ce que ma communication vous parvienne, ce

JUILLET

qui vous explique et justifie ma préférence.

Voici donc le dialogue que nous avons échangé, mes intrus et moi.

Moi. — Bah ! vous ici !... à cette heure !

Mes intrus. — Comment !... Vous ne nous attendiez pas ?

— Pas ce soir, assurément!

— Vous n’avez donc pas reçu notre dépêche ?

— Quelle dépêche ?

— Celle que nous avons mise, vers quatre heures, au bureau de la rue Milton...

— Et cette dépêche, que disait-elle ?

Elle disait : «Chaleur malsaine à Paris.

Avons soif air pur des champs. Arriverons six par train sept heures, très en appétit. Donnez ordres en conséquence à Jeanneton. »

(Jeanneton, c’est ma bonne, monsieur le ministre. Elle s’appelle Jeanneton, comme la bonne du roi d’Yvetot. Excusez cette coïncidence qui rappelle les plus mauvais jours de la monarchie. Mais elle est de pur hasard, je vous le jure.)

Suite du dialogue :

— Il est possible que vous m’ayez expédié la dépêche, mais il est certain que je ne l’ai point reçue !

— En quatre heures !... Elle est roide !

— Roide ou non, c’est comme ça !

— Les employés de Cochery n’en font jamais d’autres !... A mort, Cochery !

Le Chœur. — A mort ! à mort !

Je vous l’ai dit, monsieur le ministre : ventre affamé n’a pas d’oreilles. Inutile de vous affirmer

que je ne fis pas chorus à ces clameurs homicides. Je m’efforçai, tout au contraire, d’y mettre une sourdine, de peur qu’elles n’éveillassent dans les villas environnantes de trop sympathiques échos.

Ce fut ma bonne, une fille de tête — nom oblige — qui sauva la situation. Grâce à je ne sais quel miracle d’économie domestique, qui rappelle celui de la multiplication des pains, on dîna tant bien que mal, plutôt mal, pour être sincère. Je soupçonne même qu’en rentrant à Paris, mes convives, mis à la ration, ont dû se refaire de leur demi-jeûne dans quelque cabaret.

Le lendemain, je voulus en avoir le coeur net, et je me rendis au bureau télégraphique. Je tais le nom de l’endroit affligé de votre disgrâce, pour ne point attirer vos foudres sur une employée dont le seul crime est de n’avoir pas un outillage suffisant. Je fus reçu de la plus aimable façon par une dame, déjà mûre, qui cumule l’emploi de secrétaire des postes et de directrice des télégraphes.

— Madame, lui dis-je, n’avez-vous pas reçu hier, entre cinq et six heures, une dépêche au nom de M. Parisis ?

— En effet, monsieur, me répondit-elle, elle est là qui vous attend !

Et, du doigt, elle me montrait sur la tablette un télégramme proprement serré dans son enveloppe d’azur.

Je n’en pouvais croire ni mes yeux ni mes oreilles.

JUILLET

— Eh ! madame, m’écriai-je en oubliant presque les égards qu’on doit au sexe, le rôle des dépêches n’est pas d’attendre les destinataires, mais d’aller les trouver chez eux !

— Vous parlez d’or, monsieur, mais encore faut-il qu’ils y soient, chez eux, les destinataires ! Or le facteur m’a dit : « C’est pas la peine de faire une course inutile ! Il n’est jamais là, ce monsieur Parisis. .. Toujours à circuler sur la ligne!... Ses voisins disent même qu’il y a de la gabegie là-dessous ! Ces allées et venues, ça n’est pas naturel ! La dépêche est bien là, qu’elle y reste ! »

— Votre facteur est un faquin !... Et rien ne vous obligeait à le croire sur parole !

— Comment aurais-je fait, monsieur ? Cet homme n’est à ma disposition que par intermittences... Le port des dépêches est un horsd’œuvre dans sa vie ! Il en prend et il en laisse...

— Je vois qu’il en laisse plus qu’il n’en prend !

— Ge n’est que trop vrai, mais je n’y puis rien. Et vous concevez que, tenue par mon double service, il m’est impossible de me mettre un troisième boulet au pied et d’aller faire la distribution à domicile !... Si vous avez quelque influence, monsieur, obtenez qu’au moins pendant la belle saison on augmente un peu mon maigre personnel, et le contretemps dont vous avez été victime ne se renouvellera plus.

G’est cette petite augmentation de personnel que je viens solliciter, monsieur le ministre. Et non seulement pour la localité dont je suis l’hôte

accidentel, mais pour toutes les localités du réseau qui souffrent de la même insuffisance et subissent le même dommage.

Il y a, dans le service dont vous êtes l’arbitre souverain, une anomalie qu’il est temps de faire cesser. Le télégraphe a toutes sortes de tendresses pour ceux qui, libres de toute entrave, peuvent s’en aller en villégiature à quarante, soixante et même cent lieues de Paris. Pour nous autres, les éternels tâcherons, qu’un labeur obstiné retient au rivage parisien, il a « des rigueurs à nulle autre pareilles ». Est-ce juste, cela ?

Pour nous, être à la campagne, c’est presque être en maraude. Et par nous je n’entends pas que les plumitifs, gens de peu dont on n’a cure, mais les négociants, les industriels, les travailleurs de tout poil, esclaves de leurs affaires, comme nous le sommes de notre tâche. Un événement considérable, que nous ne prévoyons pas, peut, à toute heure de la journée, nous rappeler d’urgence à Paris. Et nous vivrions aux champs dans des transes cruelles, si nous n’avions pas cette sécurité de nous dire :

— Le télégraphe est là !

Oui, le télégraphe est là, mais comme une cloche d’alarme qui ne donnerait aucun son.

Faites que la cloche sonne, monsieur le ministre !

Des gens bien informés m’affirment qu’on bénit votre nom aux extrémités les plus lointaines delà France. Les bénédictions, comme l’argent,

n’ont pas d’odeur, et celles de la banlieue de Paris valent bien qu’on fasse quelque chose pour les obtenir.

Dans l’espoir que vous voudrez bien jeter sur elle un regard secourable, je vous prie d’agréer, monsieur le ministre, l’expression de mes meilleurs sentiments — je voudrais pouvoir ajouter : de reconnaissance.

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