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LE LIT DE PROCUSTE

28 juillet 1884.

Moi aussi, maintenant qu’il sont terminés et que la moisson de lauriers est faite — maigre moisson ! — je voudrais dire mon mot sur les concours de déclamation au Conservatoire.

Pour la première fois depuis bien longtemps, je n’ai pas suivi ces séances où la critique arrive, chaque année, pleine de douces illusions et d’où elle n’emporte que regrets et tristesses. Mais j’ai lu les diverses appréciations qu’elles ont inspirées à mes confrères, victimes résignées de ce devoir annuel. Toutes peuvent se condenser en cette formule :

« Ce qui frappe chez tous les candidats sans exception, lauréats compris, c’est l’absence absolue d’originalité. Rien de personnel, de senti, de vécu, de sincère. On dirait de jeunes médailles frappées à de vieilles effigies. »

Et chacun de dauber sur les pauvres diables et de leur crier : racca !

Est-ce juste ? Et n’est-ce pas plus haut que devrait remonter le blâme ?

Certes, le mal est grand; mais est-ce bien à ceux qui — pour employer une expression à la mode — en sont contaminés d’y chercher un remède ?

A mon humble avis, ce ne sont point les élèves qu’il faut rendre responsables de la pauvreté des concours, ce sont les procédés d’enseignement en vigueur rue Bergère, ce sont les professeurs qui les distribuent.

On les connaît, ces professeurs : ce sont, au théâtre, dés comédiens accomplis, très experts dans leur art, en possédant à fond toutes les resources, mais qui, dans leur chaire, façonnent trop complaisamment et trop uniformémemt à leur image la matière qu’ils . sont chargés de pétrir.

Ils n’admettent qu’un type, le leur ; il faut qu’on s’y conforme et qu’on s’y modèle, qu’on s’y grandisse ou qu’on s’y rabaisse, qu’on monte ou qu’on descende à son niveau, si rebelle qu’on soit de tempérament et de nature, dût l’effort ne produire qu’un misérable avorton. Ils ne souffrent pas qu’on comprenne, qu’on traduise, qu’on incarne, qu’on interprète un personnage comique ou tragique autrement qu’ils ne l’ont eux-mêmes compris, traduit, incarné, interprété.

Il en est un cependant qui, frappé de la stérilité toujours croissante des concours et de la

déplorable banalité des « sujets », s’efforce d’introduire dans sa classe des formules d’enseignement plus large, plus libéral et même un tantinet naturaliste, estimant que le « connais-toi toi-même » doit être le point de départ de toute bonne éducation dramatique, comme de toute bonne philosophie. Mais sur celui-là, pour ne le point compromettre, je laisserai planer un prudent anonyme.

Il serait chimérique d’espérer que ces messieurs changeront leur méthode ou qu’ils modifieront en quoi que ce soit leur train-train routinier. Que faire alors ? Oh ! mon Dieu, c’est bien simple : détruire les effets en supprimant les causes, ou, si l’opération semble trop radicale, infuser du sang nouveau dans les veines anémiques du professorat.

Je n’ai point le mérite de l’invention. D’autres, plus en crédit, ont conseillé cette réforme. Lorsque, il y a deux ou trois ans, à la veille de prendre sa retraite, mademoiselle Fargueil, une des quatre ou cinq actrices originales de ce siècle, sollicita du ministre des beaux-arts une chaire de déclamation au Conservatoire, sa demande fut apostillée par Hugo, Feuillet, Augier et Sardou, Le patronage de Sardou, d’ Augier et de Feuillet n’était que le payement d’une dette, car chacun d’eux devait à mademoiselle Fargueil quelques rayons de sa gloire, et des plus purs. Seul Hugo ne lui devait rien, et cette façon de payer une dette qu’il n’avait pas contractée n’était-elle pas la plus haute recommandation et la plus flatteuse ?

Cela ne revenait-il pas à dire : « Vous n’avez joué ni Lucrèce , ni Marion , ni Marie Tador, ni la Tisbé , ni Gunamara... et c’est une couronne qui manque à ces filles immortelles de mon génie ! »

Il semblait donc que la chose dût aller de soi. Mais, avant d’avoir son brevet en poche, mademoiselle Fargueil eut l’imprudence d’écrire au Temps une lettre dans laquelle, donnant au public un avant-goût de sa méthode, elle traçait, en quelques lignes le portrait du professeur idéal.

Après avoir exprimé le vœu téméraire qu’on élargît, dans les cours, le cadre du travail élémentaire des élèves, qu’on donnât moins de place aux souvenirs traditonnels et plus d’importance à la recherche du pourquoi des sentiments et de leur vérité humaine , elle ajoutait :

« Le professeur doit aider à l’éclosion et à Inapplication des grandes facultés, ou bien alors qu’est-ce qu’il fait donc ? Il devrait même, selon moi (je vais bien plus loin), être un philosophe, un psychologue : il devrait étudier attentivement les mœurs, le caractère, les habitudes, le point de départ et l’arrivée dans la vie de ceux dont l’éducation dramatique lui est confiée. En effet, j’ai remarqué que dans les ârts, quels qu’ils soient, on fait comme on est. En d’autres termes, le produit du travail réfléchit l’individu.

» Les professeurs actuels ne s’embarrassent guère de ces questions qui me semblent considérables. Eh bien, sans l’observation profonde des qualités et passions du sujet, sans le grand

ta fc.

souci de la distribution de ses études, eu égard à ses dons comme à ses défauts, le professeur est un traître et le professorat un mécanisme ridicule et perfide. »

C’était tout un programme révolutionnaire, cela, ni plus ni moins, et c’était folie ou naïveté de croire qu’il trouverait grâce devant les yeux de M. le ministre des beaux-arts ; car c’en eût été fait de l’enseignement officiel de la déclamation, tel qu’il se distribue au coin de... la rue Bergère. Il en devait cuire à mademoiselle Farguëil d’avoir un peu trop tôt démasqué ses batteries. On doubla les sentinelles autour du Conservatoire. Et les voisins de ce monument national, consacré par l’Etat au serinage des perroquets et des perruches dramatiques, entendirent un jour le dialogue suivant :

- — Qui vive ?

— Anaïs Farguëil.

— Passez au large !

Et c’était facile à prévoir. Comment, 6 chimérique artiste, vous réclamez un tabouret auprès des chaises curules où trônent dans leur gloire cinq ou six praticiens illustres* vénérables et supercoquentieux ! Et, sans crier gare, vous venez leur dire :

« Assez de routine comme ça !

» Plus de convention, la vérité !

» Cherchez l’âme dans l’élève, et non l’instrument !

» Pliez-vous à sa nature au lieu de le plier à la vôtre !

» Faites-en une voix, non un écho, une flamme, non un reflet !

» Le produit du travail doit réfléchir Y individu, non le maître !

» On ne fait pas comme on apprend , mais comme on est !

» N’employez pas envers les aspirants comédiens les procédés que les marchands de soupe emploient envers les aspirants bacheliers !

» Soyez pour eux des pères nourriciers intelligents, et non des gaveurs mécaniques !... »

Mais c’est de la démence, cela, tout simplement!

En frappant, avec ce programme sous le bras, à la porte du Conservatoire, vous rappeliez cet original qui se présentait chez un marchand de porcelaines en brandissant un énorme gourdin :

— Place ! criait-il au patron, à qui cette pantomine ne disait rien qui vaille et qui lui barrait le passage... Vos potiches me déplaisent, je veux en faire une purée !

Vous aussi, ô grande iconoclaste, vous vouliez faire une purée des potiches de la rue Bergère. Votre programme, véritable gourdin, était la satire la plus acerbe, en même temps que la plus juste, des pratiques d’enseignement en honneur dans cette pagode vermoulue, où l’élève se couche comme le maître lui fait son lit, lit de Procuste, construit à la taille du maître, dans lequel l’élève, pour être à la mesure, doit déformer et disloquer son corps, l’étirer ou le racornir, et se mouler dans l’empreinte déjà creusée !

JUILLET

Vous deviez vous attendre à trouver les patrons de l’établissement entre vous et... leurs porcelaines !

C’est égal, la brèche est ouverte... A qui le tour ?

AOUT

2 août 1884.

Daudet et Belot collaborent-ils ou ne collaborent-ils pas ? Font-ils ou ne font-ils pas ensemble une pièce avec Sapho ? Les uns disent oui, les autres disent non. Voici la vérité vraie, prise aux bonnes sources.

Belot, qui sut tirer de bonnes pièces de ses romans : le Drame de la rue de la Paix , l’A rticle 47, etc., a trouvé dans la dernière œuvre de Daudet une idée de comédie dramatique et. . la met au théâtre. Daudet, son ami plutôt que son collaborateur, qui, ayant créé Sapho , est tout imprégné d’elle, l’aide dans son travail.

Ce n’est pas la première fois, du reste, que Daudet et Belot font de la collaboration théâtrale. Ils ont écrit pour le vaudeville Fromont jeune et Rissler aîné , dont le succès fut très vif, et que Deslandes aurait repris sans aucun doute, si mesdemoiselles Bartet et Pierson, les deux principales interprètes , n’avaient émigré de la Chaussée-d’Antin à la rue Richelieu. Ils sont donc habitués à travailler ensemble, et c’est le secret de ce travail en partie double que je vais dévoiler.

AOUT

Tous deux grands amateurs de campagne, très friands de verdure, c’est toujours en été qu’ils se reunissent : tantôt a Maisons-Laffitte, chez Belot, en plein bois, tantôt à Champrosay, chez Daudet, en pleins champs, des champs arrosés par la Seine et qui vont jusqu’à la forêt de Sénart.

Mais s ils aiment tous deux la campagne, ils n’ont pas la même façon de l’aimer. Daudet apprécié surtout les beaux après-midi, les couchers de soleil, les soirées qui se prolongent, les nuits peuplées d’étoiles. Il travaillerait volontiers au clair de lune. C’est un noctambule. Belot, au contraire son ame serait-elle plus pure que celle de son collaborateur ? je ne le crois pas, elles sont pures toutes les deux — Belot aime à voir lever l’aurore, à devancer le coq, à se coucher comme les poules. Levé dès cinq heures du matin, il ne songe qu’à se mettre au travail, tandis que son compagnon, dont la veillée fut laborieuse, n’aspire qu’à dormir.

Comment se joindre, se rencontrer avec des habitudes si disparates ? Ce miracle s’est accompli , grâce à des concessions mutuelles. D’un commun accord ils ont stipulé que l’un se lèverait plus tard, 1 autre plus tôt, et qu’on se coucherait à minuit sonnant. Mais, jusqu’à ce protocole, que de tiraillements, que de luttes entre les deux amis !

Vers huit heures, Belot, qui n’a pu tenir dans son lit et qui y est déjà de trois cigares, frappe a la porte de Daudet : « — Debout, mon petit Alphonse, rappelle-toi nos conventions ! Mon

petit Adolphe, répond une voix plaintive, encore une heure, je t’en prie. Va te promener au bord de l’eau, et pioche la grande scène de Saphoavec Gaussin au troisième acte. » Désespéré, Belot allume un quatrième cigare, et s’éloigne en maugréant. Le soir, autre guitare. A dix heures, ] Adolphe tombe de sommeil. « — Tu n’as pas le droit de dormir! lui crie Alphonse. Nous avons ! juré de veiller jusqu’à minuit. Travaillons !... Que dirais-tu si la tante Divonne intervenait à l’acte j quatre ? — Moi, ça m’est égal ! fait Belot en j bâillant. Allume une pipe, ta vingt-cinquième, et J réfléchis à cette grave situation pendant que je I vais sommeiller un petit quart d’heure. »

Si encore il n’y avait de dissemblance entre j eux que dans les habitudes! Mais les tempéraments!... Belot a toujours trop chaud, Daudet toujours trop froid. — « Mon petit Alphonse, 1 j’étouffe... veux-tu que j’ouvre la fenêtre? — C’est drôle ! Je gèle. Vois, j’ai trois couvertures j sur les jambes. — Rien qu’une bouffée d’air ! — Vas-y!... mais comme tu fais abus de mon hospi- 1 talité ! — Quand nous serons à Maisons-Laffitte, j je te promets de te faire du feu dès le 1 5 août, j — Alors, entr’ouvre, mais à peine ! » Belot en-j tr’ouvre, respire à pleins poumons, et revenant à J Daudet : « — Ah ! je me sens renaître !... Je tiens I le dénouement !• — Moi, je tiens un rhumatisme »,| murmure le frileux, qui s’élance vers la croisée etl la referme.

« S’élance » est une façon de parler. Daudet* n’aime pas à quitter sa place, devant son bureau,® j

AOUT

tout le corps penché, le nez frôlant le papier où il prend ses notes. Il est si myope qu’il a renoncé à se faire la barbe ; il ne pouvait pas trouver son menton. Et tandis qu’il reste au pupitre, comme cloué, Belot marche, marche toujours, à droite, à gauche, en long, en large, usant les tapis, creusant les parquets. Il ne s’assied que pour dîner, mais il dîne si vite! Une, deux, trois, c’est fini ! S’il reçoit une visite sérieuse, il installe confortablement son hôte dans un fauteuil et l’écoute debout. Si la visite est intime, il s’allonge sur un canapé, mais il ne s’assied pas.

« — Mais, arrête-toi donc ! lui crie Alphonse. Tu me fais l’effet d’un ours dans sa cage ! — Tais-toi ! fait Adolphe sans s’arrêter... On ne parle pas d’ours quand on écrit une pièce!... Et puis, je ne te force pas à te lever... Pourquoi veux-tu me forcer à m’asseoir ? »

Ils finiraient par se prendre aux cheveux, si la partie était égale. Mais elle ne l’est pas. Daudet est chevelu comme un Mérovingien. Belot ramène. Et encore ramène-t-il ? Je crois qu’il n’y a plus mèche.

Toutes ces discordances ne seraient rien sans les éternelles papillonnes des deux amis. Belot s’échauffe, trouve des idées, est lucide pendant un bon quart d’heure. Tout à coup sa lucidité le fait penser à celle d’une somnambule qu’il a vue la veille, et, de Sapho dans l’atelier de Dechelette, le voilà qui passe subitement à la Salpêtrière dans le service du docteur Luys. Sa papillonne du moment est l’hypnotisme, et il explique à son

compagnon que la nommée Esther, une hystérique di cartello, est un sujet incomparable, que le docteur la met, comme il veut, en léthargie, en catalepsie, en somnambulisme, et que, dans ce dernier état, elle subit toutes les suggestions mentales qu’on lui veut imprimer. Daudet, qui s’est occupé d’hypnotisme avec le docteur Charcot, lui répond, et voilà la pauvre Sapho mise dans un coin !

On y revient, on la reprend, mais pour la quitter encore, quelquefois pour la promener. Daudetest inquiet. Son fils passe en ce moment ses examens à la Sorbonne. « — Si nous allions à Paris savoir des nouvelles, dit-il. — A Paris ! Et Sapho ? — Nous l’emmènerons avec nous. On travaille si bien en chemin de fer! — Si c’est pour me promener sur la ligne que tu m’as fait venir à la campagne! — Voyons, mon petit Adolphe, sois gentil. Fais ce sacrifice, sinon à l’amité, du moins à Sapho. Elle est enfermée ici depuis trop longtemps. Elle a besoin de l’air de Paris, cette fille ! — Soit! pour Sapho ! Tout pour Sapho ! »

Et les voilà partis. Mais lorsque le train passe, ils font monter Sapho dans le compartiment des dames seules et se placent dans le wagon des fumeurs, en compagnie de Tartarin de Tarascon, qui se rend à Paris avec l’idée d’entrer au théâtre.

Et malgré tout, malgré leurs habitudes, leurs tempéraments, leurs caractères si dissemblables, malgré les papillonnes qui voltigent autour de leur esprit toujours en éveil, les deux vieux amis

AOUT

s’aiment tellement qu’ils finissent toujourspar s’entendre et que le plan très détaillé de la pièce, commencé il y a quinze jours à peine, est aujourd’hui terminé.

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