LA PREMIÈRE CARTOUCHE
6 août 1884.
L’armée du divorce est en train de prendre ses positions en face de la première chambre civile. La première cartouche a même été déjà tirée.
Ce tirailleur impatient est notre confrère Mario Uchard. Son nom va marquer une ère nouvelle. On dira l’ère d’Uchard, comme on dit Lère de Mahomet. Voilà l’auteur de Y Oncle Barbassou devenu prophète de la religion dont M. Naquet est Dieu. Ce dernier rayon manquait à sa gloire.
Donc il n’était pas assez large le fossé que dix-huit ans de séparation avaient creusé — l’élargissant chaque jour davantage — entre Mario Uchard et Madeleine Brohan ! Si j’étais moraliste, j’y trouverais un thème à développements faciles sur ce qu’on est convenu d’appeler — par antiphrase sans doute — les mariages d’amour. Car ce fut un mariage d’amour l’union de ces deux êtres jeunes et beaux, qui, s’ils avaient été sages, s’en seraient tenus à la formule galante de Chamfort ou bien à celle plus naturaliste de Napoléon Pr. Mais je suis un simple conteur, et
j’aime mieux vous esquisser ce petit roman parisien, qui commence en idylle et va finir en tragédie bourgeoise.
En ce temps-là — 1854 — Mario Uchard, qui s’entraînait pour les lettres dans le commerce des écrivains à la mode, était le compagnon inséparable d’Alexandre Dumas fils. Ils faisaient de la villégiature à frais communs, tous les étés, à Monte-Cristo — ce Vaux dont le Fouquet fut l’auteur des Trois Mousquetaires. En été, Dumas fils se trouva seul dans le fief paternel. Qu’était devenu Mario? Mario s’était marié !
Il était depuis quelque temps en relations ga« lantes avec une jeune actrice de la Comédie, et n’avait d’yeux que pour elle. Un soir, ces yeux-là s’égarèrent sur Madeleine Brohan, qui jouait Mademoiselle de la Seiglière, et dont le talent, la beauté, la jeunesse battaient leur plein à ce moment-là. Ce fut le coup de foudre. L’inflammable Mario prit peur, et de six mois on ne le revit plus au théâtre. Mais on n’échappe pas à sa destinée ; ce qui est écrit arrive.
Il était écrit que le ténor Roger, ce fastueux artiste, donnerait, pendant le carnaval, en son hôtel du boulevard Rochechouart, une de ces fêtes travesties dont les Mémoires du temps ont laissé la description féerique. Celle de 1851 fut splendide entre toutes, et le comte de Viel -Castel y consacre un chapitre particulier. C’est même un des rares où la note satirique ne domine pas, et encore ! La fête était turque. Les appartements, outre des bougies en grand nombre,
AOUT
recevaient leur lumière d’une infinité de petites lampes de couleur. Il y avait, loin du bal, une fumerie orientale,, tapissée de nattes et meublée de divans très bas. Une salle de spectacle joignait la salle du bal, et une troupe de singes savants y déployait ses grâces sur un joli petit théâtre. Les costumes étaient beaux, presque tous exacts : c’était un fouillis de femmes de Smyrne, d’Alger, de Benarès et de Bagdad, de quoi reconstituer les Mille et une nuits. Quelques-unes avaient porté le scrupule de l’exactitude tellement loin, que leurs vêtements étaient plus nus que la nudité complète. Toutes sentaient le sérail, non qu’elles eussent l’air d’y vouloir entrer, mais certainement elles en sortaient. Les rafraîchissements, les sorbets, les glaces étaient servis sur de grands plateaux d’argent, par des négrillons vêtus à la turque, conduits par un Turc à longue robe...
En habile imprésario, Roger, chaque hiver, variait sa mise en scène. La turquerie de 1851, fut, en 1854, transformée en un bal de Porcherons. Mario Uchard, à qui sa puissante carrure permettait cette fantaisie, y parut en fort de la Halle. Dans le va-et-vient des salons, il croisa Madeleine Brohan, délicieusement costumée en madame Angot. Il n’y avait pas à s’ën défendre. Notre amoureux, dont la flamme s’était subitement rallumée, ne l’essaya même pas. Il s’approcha de la belle et, lui tendant son chapeau fleuri de lilas blanc :
— Faites votre cueillette ! lui dit-il.
Madeleine prit une branche de lilas, la mit à
son corsage et, pendue au bras du galant, l’entraîna dans le tourbillon de la valse.
A la fin du bal, ils étaient fous l’un de l’autre. Ils s’épousaient à la fin du mois. Un an après, ils rompaient leur chaîne, librement, aimablement, en gens d’esprit, se promettant de rester les meilleurs amis du monde. Ce qu’ils ont fait.
Qui diable eût pu penser, après cela, que Mario, dans le feu de file du divorce, tirerait la première cartouche !