OSCAR II
9 août 1884.
Un après-midi de l’année 1861, j’allais rendre ma visite hebdomadaire à mon maître Alphonse Karr, dans sa jolie villa de Saint-Etienne, près Nice. L’auteur des Guêpes était en conversation avec un homme de haute taille, au front large et découvert, au teint de brique, à la barbe drue et d’un noir bleuâtre, à l’abord un peu rude, mais tempéré par la douceur du regard et la grâce du sourire. C’élait le petit-fils de Bernadotte, alors prince héritier de Suède, roi, depuis 1872, sous le nom d’Oscar II, et notre hôte depuis deux jours.
Alphonse Karr voulut bien me présenter à Son Altesse, en ajoutant que j’appartenais au corps universitaire :
— Oh ! monsieur, me dit le prince, je suis
AOUT
très épris de votre littérature, et si vous vouliez me faire l’honneur de venir en causer avec moi, de temps à autre, j’en serais bien heureux.
Je n’eus garde de décliner une invitation aussi flatteuse, et, dès le lendemain, eut lieu la première conférence avec le royal élève qui, je l’avoue à ma honte, en remontra sur bien des points à son professeur.
Le prince habitait la villa Bermond, sur la colline de Saint-Etienne, à deux portées de fusil de la maisonnette d’Alphonse Karr. Il y vivait de l’existence la plus bourgeoise, entre sa femme, la princesse Sophie de Nassau, et les trois enfants qu’il avait eus d’elle en quatre années de féconde union, partageant ses heures entre le jardinage et l’étude, compulsant d’énormes dossiers historiques ou taquinant la Muse qui le visitait, chaque soir, entre chien et loup.
Je revis le prince six ans après, à l’Exposition universelle, dans la section suédoise, où il figurait... comme exposant. Il avait eu l’idée ingénieuse de réunir en une bibliothèque élégamment reliée les œuvres des membres de sa famille — tous doublés d’un littérateur, d’un poète, d’un musicien ou d’un artiste — en commençant par son aïeul Bernadotte — Charles XIV — le chet de la glorieuse dynastie. Il y avait peut-être un peu de coquetterie — je ne dis pas de vanité — personnelle dans cette fantaisie de collectionneur, car Son Altesse avait fourni le plus volumineux contingenté la collection, et le plus remarquable. A côté de ses œuvres poétiques, telles que les
Souvenirs de la flotte suédoise , les traductions du Cid, de Herder, et du Tasse , de Goethe, figuraient ses discours académiques et ses grandes publications sur l’histoire militaire de la Suède de 17 11 à 1713. Un bagage plus que suffisant, comme on voit, pour ouvrir toutes grandes les portes des cinq académies.
Un journal, en annonçant l’arrivée du roi de Suède « dans nos murs», insinue qu’il déteste la France et que toutes ses sympathies sont allemandes, même prussiennes. Prussien, le beaufrère du ce duc de Nassau dont la Prusse, en 1866, escamota la couronne ducale ! Prussien, le petit-fils de Bernadotte ! Prussien, le frère de ce Charles XV, qui, au lendemain de l’année terrible, dans les convulsions de l'agonie, s’écriait : « Je meurs de la mort de la France ! » Prussien, ce patriote serviteur de Vidée Scandinave ) , qui, au moment de quitter son royaume pour quelques mois, le saluait de cette strophe brûlante de tendresse filiale : « O patrie bien- » aimée, 6 nourrice des âmes héroïques, reçois » la foi et l’hommage de nos cœurs émus ! Cet » amour que tu as allumé en nous flamboiera » sans pâlir, dans les jours sereins du bonheur » comme au milieu des sombres menaces de la » tempête. Je me sens heureux d’habiter parmi » tes fils, je me sens fier d’être nommé tien. Ton » avenir rayonne comme une réponse à mes » prières, et mes regards plongent avec respect » dans les profondeurs de ton passé, » Prussien, çe poète, allons donc I
AOUT
Non, Oscar II ne renie pas le sang français qui coule dans ses veines ; il n’oublie pas la formule que, le jour de son sacre, les héraults proclamèrent urbieLorbi : « A présent, Oscar II est couronné comme roi de Norwège, lui et nul autre ! » Il sait quel ennemi traditionnel désigne ce nul autre , depuis Gustave-Adolphe et Gharles XII, dont il s’est fait le pieux historien !
A propos de cette formule, il me revient une plaisante anecdote.
Lorsque Bernadotte fut couronné, il s’impatienta, paraît-il, en vrai général de Napoléon, de la longueur du banquet officiel, et quitta brusquement la table, après avoir à peine effleuré quelques mets. Les convives, par étiquette, durent en faire autant, et l’un d’eux, dans sa mauvaise humeur, dit assez haut pour être entendu :
— Le Roi a dîné, — lui et nul autre !