GEORGE SAND INTIME
10 août 1884.
Il y a des sujets qui sont comme certaines mines — jamais taris. A mesure qu’un filon s’épuise, d’autres s’ouvrent, plus abondants et plus riches. Ainsi les souvenirs de l’illustre femme, à qui l’on vient de dresser une statue.
Il semble qu’on ait tout dit sur George Sand, il reste encore beaucoup à dire. Et tandis que
mon collaborateur Giffard faisait son enquête sur place, je faisais la mienne auprès des trois personnalités littéraires qui furent le plus avant dans l’intimité de la « bonne dame de Nohant». C’est ce carnet de notes impersonnelles dont je donne aujourd’hui la substance à mes lecteurs.
J’en élague tout ce qui pourrait avoir un parfum de déjà lu, me limitant aux particularités intimes, où seuls avaient accès les témoins familiers de sa vie.
En lisant n’importe quelle de ses œuvres, d’une structure si finie et si cherchée en apparence, il est impossible de se rendre compte de ses procédés de travail. Et c’est bien simple, de procédés elle n’en avait guère. Elle n’écrivait pas, au sens ordinaire du mot. Elle se racontait de la plume une histoire qui lui faisait plaisir. Pas d’autre objectif. De composition, pas l’ombre. Elle s’embarquait sur un point de départ, et improvisait ensuite, se souciant peu de savoir où ça la conduirait, par déduction, attrait, entraînement ou caprice. Elle allait, voilà tout.
Tout ce qu’elle accordait au métier, c’était de numéroter ses feuilles. Quand elle approchait du nombre qui constituait un volume, alors seulement elle se préoccupait de finir, de conclure, de dénouer.
Mais, à s’abandonner à la jouissance intellectuelle de n’écouter que sa fantaisie, il arrivait souvent qu’elle s’enfonçait dans un cul-de-sac dont il n’y avait pas moyen de sortir. Alors, sans mauvaise humeur, elle plantait tout là, et com-
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mençait autre chose, dans les mêmes conditions, c’est-à-dire sur un point de départ dont elle était éprise.
De cette incohérence, il s’ensuivait parfois, chez elle, d’étranges oublis. Un jour, un de ses fanatiques la rencontre.
— Ah ! chère amie, je viens de lire un de vos romans... quelle merveille de cœur, d’esprit et de grâce !... J’en suis encore tout remué !
— Vraiment ! Et lequel ?
— La Famille Germandre.
— Vous dites ?
Stupéfait de cette interrogation, l’ami lui rappelle les personnages et les principaux épisodes du roman.
— Oui, oui, je me souviens ! fît-elle. Voyezvous, j’oublie vite les livres que j’ai tirés de mon imagination... je ne garde la mémoire que de ceux qui sont tirés de ma vie !
D’ailleurs, personne autant qu’elle n’a vécu : non de la vie réelle qu’elle semblait dédaigner, mais de la vie fictive, idéale. Amour, orgueil, fortune, renommée, joies de toutes sortes, elle a tout goûté..., uniquement en imagination.
Ce n’est pas qu’elle méprisât rien ni personne, Mais, à moins qu’on n’eût besoin d’elle, de son dévouement, de son affection, de sa bourse, choses et gens lui étaient à côté , suivant sa pittoresque expression.
Par un sentiment parallèle, elle avait horreur de la notoriété, et se complaisait dans l’ombre. A Palaiseau, c’est à peine si son nom était connu.
Peu de temps après son installation dans cette villégiature, Dumas fils vient la voir et s’enquiert de son logis. Mais partout il se heurte contre cette réponse invariable :
— Madame Sand ?... Connais pas !
Il entre enfin dans une boutique d’épicerie et poursuit son enquête :
— Attendez donc ! lui dit l’homme au tablier vert, ça ne serait-il pas cette bonne femme qui m’achète tant de papiers ?
— C’est cela même.
— Fallait donc le dire ! Tenez, c’est là-bas!
Dans le commerce usuel, un seul sentiment : bonté protectrice quand même, malgré l’ingratitude, malgré tout, — comme une soif, une fringale de protéger.
Pauvres, malheureux, coupables, imbéciles, voilà son affaire ! Elle ne s’arrête à rien : on geint, c’est suffisant, elle compatit. Ne lui dites pas qu’elle a tort, qu’on la dupe. Elle aime tout ce qui souffre, à tort ou à raison. Une seule inconséquence : elle exècre ceux qui sont ingrats envers les autres. Mais envers elle, il importe peu. Sa faculté dominante , irrésistible, essentielle, fatale, c’est la maternité étendue à tous les faibles.
Ainsi s’explique son républicanisme, qui n’était, en somme, que le masque de sa philanthropie. On m’a raconté qu’après le coup d’Etat, elle alla demander au prince président la liberté pour deux ^personnages arrêtés le 4 décembre.
r — Qui sont vos protégés ? demanda le prince.
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— Le premier est un brave garçon digne de votre clémence... un égaré !
— Voilà sa grâce... et l’autre ?
— L’autre est un républicain de la veille... Il vous hait... Si vous le relâchez, il ne vous en aura pas de reconnaissance, et sera toujours pour vous un ennemi !
— Irréconciliable ?
— Irréconciliable !
Le prince changea brusquement la conversation, et George Sand quitta l’Elysée, très inquiète sur le sort de son second client. Deux heures plus tard, elle le trouvait chez lui... libre.
Elle avait l’amusement facile, et il lui fallait peu de chose pour qu’elle admirât.
A La Châtre, une troupe ridicule jouait, deux mois durant, des vaudevilles parisiens. Il y en avait d’exécrables... N’importe ! elle était ravie... Et si l’on s’en étonnait :
— Eh î eh! disait-elle, avec cette bonne foi supérieure qu’elle apportait en toutes choses, je suis incapable de faire une chose pareille !
Parbleu !
Cette anecdote a son pendant, ou plutôt son envers :
Un soir, à la Porte-Saint-Martin, elle assistait à la représentation d’un drame ruisselant d’inouïsme et... d’ennui. Un de ses amis va lui rendre visite :
— Mes compliments ! lui dit-il, vous avez héroïquement subi deux actes, et vous ne me paraissez pas disposée à battre en retraite 1
«■ — Mon cher, répondit-elle nonchalamment, j’écoute toujours une pièce. . . Quand elle estbonne je la suis... quand elle est mauvaise, je la refais !
Ce sont là deux mots, et fort spirituels, il me semble. Cependant, George Sand passe pour n’avoir jamais eu d’esprit. Elle-même, en le répétant à qui voulait l’entendre, encourageait cette légende à laquelle trouvaient si bien leur compte son indolence et sa timidité.
Sur la demande de Dumas fils, elle avait invité Gautier, qu’elle ne connaissait pas, à venir passer une quinzaine à Nohant. Vingt-quatre heures après, le matin, Alexandre entre dans la chambre de Théo et le trouve en train de boucler sa valise : *
— Comment ! tu pars ?
— Tout de suite !
— Et pourquoi ?
— Mon Dieu, les sympathies sont libres... mais je vois que je déplais à notre hôtesse...
— Tu plaisantes ?
— Pas du tout... Je suis ici depuis vingtquatre heures . . . elle n’a pas encore soufflé mot !.. . Parce que je lui suis antipathique... Mais il était inutile de me faire venir de Paris pour...
Dumas ne fait qu’un bond jusque chez George Sand :
— Gautier part !
— Déjà!... Qu’est-ce qui l’y force }
— Dame! comprenez donc... depuis qu’il est ici, vous ne lui avez pas adressé la parole ! c’est gênant pour lui !...
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— Vous ne l’avez donc pas prévenu que j’étais bête ! ! !
Et Gautier resta.