‹ La vie parisienneChapitre 59 sur 83 · TROP DE PALMES · texte numérisé non relu

TROP DE PALMES

17 août 1884. *

Devant Tortoni, entre cinq et six heures. Quelques boulevardiers incorrigibles assistent, de cet observatoire, au défilé de ce qu’il reste de Parisiens à Paris. Un de nos plus brillants professeurs de Sorbonne s’est fourvoyé — proh pador ! — dans ce cercle de pestiférés, au mépris du cordon sanitaire. Je le nommerais bien, si je ne craignais de nuire à son avancement. Mais vous l’avez déjà reconnu, mesdames.

La conversation était des plus capricieuses et des plus ondoyantes, la diversité des promeneurs y introduisant, à chaque seconde, une note nouvelle, un élément nouveau. Notre sorbonien n’y prêtait qu’une oreille distraite. Son attention était ailleurs.

Tout à coup, je le vis tirer sa montre et l’entendis compter à mi-voix, en soulignant chaque nombre d’un léger signe de tête :

— Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf...

A dix, il remit brusquement son chronomètre dans sa poche, et murmura :

— Parole d’honneur, c’est trop fort !

— Que comptez-vous ainsi ? lui demandais-je.

— Je compte, me répondit-il, ce qu’il passe, en quelques minutes, de boutonnières ornées du ruban violet [sur ce point microscopique de Paris... Croiriez-vous que j’en ai compté dix de cinq heures vingt-cinq à cinq heures trente !

— Et ce n’est pas fini !... Tenez, ce gros garçon qui se dandine en roulant des yeux effarés, c’est un chanteur comme le Conservatoire en fabrique à la grosse... Il y a trois ans à peine, qu’il versait la goutte sur le comptoir d’un mannezinc ! On l’a fait officier d’académie !... Cet autre, à la barbe de fleuve, à la tournure pédante et maniérée, c’est encore un virtuose... U fait Paris l’hiver, et l’été la province... Et, dans les salons où on se l’arrache, il place alternativement des romances sentimentales et des barriques de Bordeaux... Ceci fait avaler cela!... Officier d’académie!... Ce poussah, tout bouffi de suffisance, c’est un commissionnaire on marchandises, qui écume déjà le Tonkin, sans savoir au juste où ça se trouve !... Officier d’académie!... Ce vibrion papillonnant, c’est un échappé de la gamelle, qui s’est fait reporter, et qui professe pour la propreté le même dédain que pour l’orthographe !... Officier d’académie!... Et ceux-là ne sont pas les plus indignes ou, pour rester parlementaire, les moins méritants... Seul le Bulletin de l'Instruction publique pourrait dire ce que cet insigne banal amnistie et classe de déclassés de toute sorte, ramasseurs de bouts de cigare, ouvreurs de por-

AOUT

tières, distributeurs d’imprimés, batteurs d’estrade, escamoteurs, magnétiseurs et somnambules !

— Vous allez trop loin. Mais il est certain que l’abus existe, au grand dommage des membres de l’Université pour qui la croix d’officier d’académie était la suprême distinction et la récompense de longs et utiles services. Et comment expliquez-vous cet abus ?

— C’est avant tout un expédient politique. Aujourd’hui, on ne gouverne plus les hommes par les dîners, mais parles rubans. Le ruban violet est une pâture donnée à certains appétits, qu’il serait imprudent, au point de vue électoral, de ne point satisfaire. On ne s’est pas contenté de les satisfaire, on les a gavés ! D’où cette boulimie académique qui nous dévore. Un jour, ceux qui l’avaient fait naître, effrayés de leur oeuvre, essayèrent de réagir. Eux aussi, comme vous, s’écrièrent: Trop de palmes. Mais on ne pouvait fermer cette soupape sans en ouvrir une autre, sous peine d’explosion. Et le doux Méline fut chargé d’ouvrir la soupape du Mérite agricole. Hélas, l’essai ne fut pas heureux. Cela vous avait un parfum de crottin et d’étable qui chatouillait désagréablement les narines de notre jeune démocratie. C’était bon, tout au plus, pour les maraîchers qui, d’ailleurs, en fait d’élections, ne sont pas une quantité négligeable. Et la boulimie académique recommença de plus belle à sévir.

— Mais quand tous les Français seront officiers d’académie, ce qui ne tardera guère.

— Que fera-t-on ? On fera des officiers de l’instruction publique. La chose est, du reste, en bon chemin. Tenez, pas plus tard qu’avant-hier, M. Gaudemar a vu ses palmes d’argent se changer en palmes d’or, son bout de ruban en rosette...

— Où prenez-vous Gaudemar ?

— Je le prends à deux pas d’ici, à l’Opéra- Comique, où il trône sur le rond de cuir de l’administrateur général. Gaudemar, c’est l’Opéra- Comique fait homme, c’est Y ait er ego, le bras droit, l’ombre de M. Carvalho... tantôt devant, tantôt derrière, suivant la loi des ombres, mais toujours dans le rayon... Il faut marcher sur l’ombre pour arriver au corps... On ne comprend pas plus Carvalho sans Gaudemar, que Nisus sans Euryale, que Pythias sans Damon, que saint Roch sans son... ami! Excellent homme, au demeurant, et serviable, et mode'ste ! Je suis bien sûr qu’il n’a pas plus intrigué pour avoir la rosette qu’il n’avait intrigué pour avoir le ruban.

— Il ne s’est pourtant pas accroché tout seul à sa boutonnière ?

— Presque. Un jour Gaudemar se trouvait en visite chez M. Rambaud, chef du cabinet du ministre des Beaux-Arts. Tout à coup, comme si quelque mouche l’eût piqué : « — Mais, Dieu me pardonne, s’écria le fonctionnaire, vous n’êtes même pas officier d’académie ! Est-ce possible ? — Hélas ! monsieur, le vrai peut, quelquefois, n’être pas vraisemblable ! — C’est un oubli du

AOUT

ministre !... vous le serez demain. » — Et le lendemain il le fut.

— Il avait probablement d’autres titres que celui d’oublié ?

— Certes. Gaudemar est un ancien baryton qui fit, il y a quelques lustres, les beaux jours de la province. Il était incomparable dans Y Ame en peine, de Flotow, et les maris d’Avignon, sa ville natale, s’en souviennent encore ! Il barytonna longtemps dans une troupe où Hervé, qui ne cultivait pas encore l’opérette, ténorisait. Je les ai vus à Montpellier, jouant côte à côte, l’un Hector, Tautre le capitaine Roland, des Mousquetaires, l’un Hoël, l’autre Corentin, du Pardon de Ploermel. L’auteur du Petit Faust était déjà le fantaisiste que nous avons connu ; le futur administrateur de l’ Opéra-Comique était , au contraire, un artiste sérieux, ennemi des cascades, et que rien, en scène, ne pouvait distraire de son rôle. Un soir, ils jouaient ensemble le Pardon. Corentin-Hervé paria qu’au moment du grand duo du deuxième acte, tandis qu’Hoël-Gaudemar chanterait sa phrase, lui, Corentin, réciterait tout haut la fable de la Cigale et la Fourmi , sans qu’Hoël y prît garde !

— Et gagna-t-il son pari ?

— Haut la main !

— Ah ! vous m’en direz tant !

Page 1