UN COUP DE BALAI
20 août 1884.
Ce matin, l’article de Grison m’a serré le cœur. La vie parisienne a de ces côtés honteux et misérables, de ces verrues putrides ! Il n’y faudrait toucher qu’avec des pincettes... Et si parfois nous y piquons notre plume, comme le chiffonnier pique l’ordure avec son crochet et le chirurgien les plaies avec son scalpel, c’est qu’il y a une question de salubrité publique supérieure à tous les dégoûts.
Ces verrues ne poussent pas uniquement dans les quartiers borgnes ; elles germent, comme des champignons vénéneux, en plein Paris. Les abords de la gare du Havre — pour ne citer qu’un coin — en sont infestés, le dimanche surtout, à l’heure où les trains du soir vomissent une population ivre d’horizons verts et d’air libre. Ils sont partis, le matin, en bandes, les petits employés et les petits commerçants, chercher, loin des bureaux obscurs et des boutiques sombres, l’illusion des campagnes lointaines et de la grande nature... à quelques kilomètres du boulevard. Ces prisonniers du travail ont vécu toute une journée d’une vie honnête et réconfortante. Le soir, ils rentrent heureux de s’être baignés dans une saine atmosphère et d’avoir entrevu, par delà les vertes percées des arbres, un lambeau d’azur. Et graves,
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pensant au dur labeur de demain, ils descendent sous la voûte de la gare, et s’écoulent, ceux-ci parle grand escalier, ceux-là parla rue d’Amsterdam, d’autres par la cour Boni...
Mais voici qu’une ombre passe, à la démarche paresseuse et traînante, puis une autre, puis une troisième... La femme se serre contre son homme, qui fait l’appel des petits ; « Surtout, ne nous quittez pas !... » Et le va-et-vient des ombres continue... Parfois, elles s’arrêtent net et font un signe... Parfois, avec des mots murmurés tout bas, elles tirent un passant par la manche... Différentes par la taille et par l’âge - — il y a des gamines de quinze ans et des vieilles de cinquante — elles se ressemblent toutes, l’air de famille, quoi ! Toutes ont au visage le même cachet de triste misère et d’immonde corruption ; toutes sont pâles de la qeme poudre de riz frelatée, avec les lèvres rouges du même carmin vénéneux ; toutes ont les cheveux collés aux tempes, et, sur le front, des mèches folles ; toutes, sous leurs jupes légèrement retroussées, montrent des bottines à lézardes... Les unes ont l’air de jeunes garçons malsains, les autres de vierges tombées !
Elles passent... elles passent... et il en vient toujours... et, quand il n’y en a plus, il en vient encore ! Et les bonnes gens qui rapportaient au fond du cœur une provision de soleil pour la semaine, pressent le pas, s’évadent de ce sabbat sinistre, se demandant comment il se fait que le bon Dieu du Ciel ait mis, à côté de la belle
nature en fête, le contraste de ces tristesses et de ces infamies !
Les étrangers et les provinciaux qui débarquent par les grandes lignes tombent, tout d’abord, dans cette Walkyrie fangeuse... Le premier contact qu’ils subissent, à l’arrivée, c’est le contact de ces sépulcres blanchis... leur première impression est celle d’un cauchemar, le cauchemar de la plus basse prostitution, de la plus effrontée, de la plus hideuse ! Le moins qu’ils risquent, c’est de laisser une basque de leur habit aux mains de ces pieuvres, qucerenles quem dévorent !
Et malheur à ceux qui se laissent séduire !... Ce y est pas leur habit seulement qu’ils exposent, c’est leur montre, c’est leur portefeuille, et quelquefois leur ^ «au, si les souteneurs, ce qui n’est point rare, se mettent de la partie. Tout honteux d’eux-mêmes, ils hésitent à faire connaître leur identité... Alors, timidement, ils s’adressent au patron de cette souricière qu’on appelle un hôtel garni... mais le patron, un forban patenté, qui pratique sur une grande échelle la traite des blanches, décline l’arbitrage, il s’en titre par : « Ça ne me regarde pas ! » ou par : « Qu’alliezvous faire dans cette galère ? » et, en fin de compte, par : « Allez vous-en !... je neveux pas de scandale chez moi ! » Le pauvre diable oset-il pousser la chose plus loin et requérir un sergent de ville ! Celui-ci se retranche derrière un invariable non possumus !... Quant aux commissaires... il y en a — c’est historique — qui ré-
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pondent d’un ton persifleur : « Fallait pas qu’y aille... c’est bien fait ! »
C’est immonde ! Une honnête femme seule doit, au bas du perron même, héler une voiture et y monter en fermant les yeux ; avec sa fille, elle doit baisser les stores. Heureuse si, partant à pied, elle n’est pas insultée par les filles, accompagnée par ce cri : « Eh ! va donc, poseuse ! » et si, par surcroît, elle ne tombe pas dans une bataille de souteneurs ! Ah ! c’est gai de rentrer le soir par la gare Saint-Lazare !
Et pourtant, ce mot « Saint-Lazare », suspendu sur la tête de ces créatures, devrait leur donner à réfléchir. Mais bah ! la police le sait, et elle ne peut rien, comme dans la Muette. Tout le quartier proteste, les commerçants écrivent à qui de droit lettres sur lettres, réclamations sur réclamations. De temps à autre, on fait une rafle ! Mais les phénix renaissent éternellement de leurs cendres !
Au nom des honnêtes femmes qui vont à pied, nous demandons un coup de balai là-dedans, mais un coup de balai sérieux, définitif !
Après une bonne journée de grand air, de gai soleil, de rivière presque limpide, on n’est pas pressé de retourner à l’égout.