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PARIS HONTEUX

8 janvier 1884.

Bonnes gens, qui circulez le soir, sans songer à mal, du Gymnase à la Madeleine, flânant aux baraques, votre femme au bras et votre nichée de petits à vos chausses, bonnes gens, méfiezvous !

La pornographie, cette lèpre parisienne, vous guette à tous les coins de rue, vous emboîte le pas, se fait votre ombre. Et tandis que Madame marchande quelque bibelot à bon marché, que les mioches sont en extase devant les soldats de plomb ou les ménages minuscules, et que vous attendez, les bras ballants, elle vous sussure à l’oreille, par l’organe d’un camelot crasseux :

— Monsieur, voulez-vous des cartes transparentes ?...

Ou bien :

— A vendre, dans les prix doux, un joli lot de photographies gaillardes !

J’ai vu, hier soir, de mes yeux, un paisible promeneur, écœuré par cette obsession, administrer à l’un de ces industriels une « danse »

formidable. Mais ces justices individuelles , outre qu’elles ne sont pas à la portée de toutes les poignes, ne valent pas un bon coup de balai préfectoral.

Ce coup de balai, la moralité publique le réclame avec instance.

J’ai voulu savoir à quelles sentines se pourvoyait ce commerce honteux, qui empuantit la voie publique, et j’ai la joie de dire que la fabrication française en a presque complètement les mains nettes. C’est l’Allemagne qui, paraît-il, en est le grand entrepôt. Il y a de l’autre côté des Vosges une foule de Nurembergs inconnus où se confectionnent ces joujoux à l’usage des hommes affaiblis. Paris est un des principaux marchés où s’écoule cette sale marchandise, qui nargue la douane et la police des mœurs. C’est l’invasion qui continue sous un faux nez : après le chassepot, la pourriture.

Cette invasion avait déjà commencé dans les derniers jours de l’Empire, préludant à la défaite par la démoralisation. On vendait alors, non pas encore avec le cynisme actuel, mais sous le manteau, des cartes et des photographies où les plus grandes dames, même celles dont la réputation était inviolable, étaient représentées dans des attitudes outrageusement plastiques.

La Cour elle-même n’était pas à l’abri de cette dégoûtante spéculation, On sait comment s’obtiennent ces fac-similé de tableaux vivants, dont les personnages, est-il besoin de le dire ? sont toujours apocryphes. Les photographes,

comme les peintres, ont des modèles qui se prêtent à leurs fantaisies les plus naturalistes. La photographie obtenue, on efface la tête du modèle banal, on la remplace par la tête d’une « noble et honeste » dame qu’on adapte habilement à ce corps étranger et quelconque, et la farce est jouée.

C’était, à cette époque, une véritable épidémie. La pornographie, d’ailleurs, ne sévissait pas seulement sous forme de cartes et de photographies, mais encore sous forme de Musées. — Musées secrets, cela va sans dire, mais il en était de ces secrets-là comme de ceux de la fable où tout le monde, la curiosité aidant, finissait par être admis. Il y en eut de célèbres, celui de Dantan, entre autres. Dantan mort, qu’est-il devenu? Le fameux marquis d’A..., le gentilhomme aux millions, en possédait un où figuraient, dans les costumes et sous les aspects les plus mythologiques , toutes les Danaës — et la liste en était longue et illustre — qui s’étaient laissé mouiller par sa pluie d’or, sans ouvrir leur parapluie ni même leur ombrelle. On y voyait notamment une reine du théâtre tragique dans l’appareil et l’occupation de Vénus, lorsqu’elle fut surprise par Vulcain. Pas n’est besoin, n’est-il pas vrai? de soulever le masque.

Il n’y avait pas jusqu’au vertueux Sauvageot qui n’eût aussi son petit Musée secret. On sait que son admirable collection, devenue depuis propriété de l’Etat, était ouverte à tous les visiteurs, sauf ledit Musée, dont il gardait toujours

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soigneusement la clef dans sa poche. Par quelle fatalité l’oublia-t-il un jour sur la porte ? Toujours est-il qu’une famille d’Anglais, le père, la mère, trois jeunes misses et deux petits garçons, pénétra dans ce labyrinthe où, à défaut de fil, se trouvaient une foule d’Arianes, toutes plus court vêtues les unes que les autres. La visite ne fut pas longue : un moment après, la porte se rouvrait avec violence , et toute la smalah britannique, les petits devant, les grands derrière, les vierges au centre, défilaient à la queue-leu-leu, les mains sur le visage, en poussant des « aoh! » et des « shoking » indignés, avec le geste de la famille de Loth fuyant la ville incestueuse. Pas un n’eut la curiosité de regarder en arrière, de sorte que le vertueux Sauvageot n’eut pas à ajouter, à sa collection de statues de bronze ou de marbre, la moindre statue de sel.

Pour en revenir aux camelots qui infectent le boulevard, que M. le préfet nous débarrasse de cette vermine. Cela vaudra mieux et sera plus pratique que d’enlever leur gagne-pain aux pauvres chiffonniers.

TROUEURS DE LUNES

Il janvier 1884.

« Madame se meurt! Madame est morte! »

Ce cri funèbre ne produisit pas une plus poignante émotion dans le Versailles de Louis XIV,

que, aux alentours de la Bourse, cette nouvelle colportée hier de groupe en groupe :

— Mary Raynaud a disparu!

Cette nouvelle, bien que reproduite avec commentaires par les journaux du matin, trouvait néanmoins beaucoup d’incrédules. Pour une fois, les incrédules avaient raison : M. Mary Raynaud n’avait pas quitté Paris; il y est même encore.

D’où provient ce racontar à sensation ? Le proverbe : « Il n’y a pas de fumée sans feu! » est il applicable en l’espèce ? Je n’ai pas à m’en inquiéter. Mon rôle de chroniqueur parisien se borne à fixer au passage la physionomie d’un de ces manieurs d’argent, dont la plupart, après avoir émerveillé le monde par la rapidité de leur fortune, le stupéfient par l’éclat de leur chute. Ce n’est pas, à ce qu’on m’assure — etj’en suis heureux pour sa clientèle — le cas de M. Mary Raynaud.

Né — la date m’échappe — à Saint-Flour, il appartient à cette forte race d’Auvergnats, âpres au gain et volontaires jusqu’à la ténacité, où se recrutent plus spécialement les porteurs d’eau, , les charbonniers, ies marchands de marrons, et même les députés intransigeants, comme M. Amagat. Grâce à M. Mary Raynaud, aux aptitudes variées des Saint-Flouriens, on peut désormais joindre la finance.

Quand il arriva de sa province, son passeport était ainsi libellé : « Cheveux très blonds, yeux bleus, nez moyen, bouche moyenne, taille i m. 80, barbe rousse à double pointe. » Au

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physique, il a peu varié : c’est toujours le même homme d’apparence grêle, mais cachant sous une maigreur nerveuse une vigueur peu commune. Seul, le plumage s’est transformé. Au début, M. Raynaud semblait vouloir faire revivre, dans sa mise, les traditions excentriques de Timothée Trimm : feutre à larges bords, redingote amplement évasée, avec col directoire, gilet en peluche voyante, à boutons d’or, tout tintinnabulant de chaînes et de breloques, cravate multicolore, manchettes en entonnoir. Cela tirait l’œil horriblement. Aujourd’hui, la mise est plus harmonieuse, le Parisien a vaincu l’Auvergnat.

D’abord humble néophyte dans ce que Joseph Prudhomme appelle le «temple de Plu tu s », en quelques semaines M. Mary Raynaud y fut Dieu. Il procéda par coups d’éclairs et de tonnerre à cette divinisation et il eut bientôt pour adorateurs tous ceux qui font au Veau d’or leurs dévotions quotidiennes. Point fier, d’ailleurs, bon enfant, la main large ouverte, semant l’or avec la prodigalité d’un satrape, entraînant dans son orbite vertigineuse une nuée de satellites aux dents longues, et, à mesure qu’il gravissait l’échelle étincelante, ayant des grappes de faméliques cramponnés à ses chausses et bénéficiant de son ascension.

Très épris de la grande existence, il avait acquis de mademoiselle Moisset son hôtel du Bois de Boulogne, où il avait entassé toutes les merveilles et multiplié tous les raffinements du confort moderne, tenant table ouverte , ayant

nombre de chevaux dans ses écuries, et se préparant des villégiatures opulentes, par l’achat, en Seine-et-Oise, du château de Bièvre, et, en Auvergne, du château du Saillard.

Cette fortune si rapide qu’elle fût, avait toutes les apparences de la solidité. C’est pour cela que la prétendue disparition de M. Mary Raynaud trouvait hier tant d’incrédules. Et pourtant, par cette folie de krach, ces sortes d’aventures sont devenues le comble de la banalité, et il ne se passe pas de quinzaine qu’on ne lise dans les journaux quelque note dans le goût suivant :

« Encore un sinistre financier. Un changeur de la rue..., M..., vient de prendre le train pour une destination inconnue... »

Ce « destination inconnue » ne trompe plus personne. Chacun sait que c’est là un euphémisme pour désigner Bruxelles, le refugium de tous les leveurs de pied, de tous les metteurs de clef sous la porte, de tous les boursifricotiers en déconfiture, de tous les troueurs de lunes quelconques.

Il fut un temps où une saison forcée dans cette ville charmante, hospitalière, à l’air pur, aux eaux saines, était considérée comme un... malheur. Il n’en est plus ainsi. La facilité des communications, le confortable des sleepings font de ce voyage une véritable partie de plaisir, — d’autant plus qu’on est toujours à peu près sûr de trouver d’aimables et joyeux compagnons de route en déplacement pour les mêmes raisons de... santé.

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Aujourd’hui, du reste, ces petites fugues n’ont rien de trop désobligeant pour ceux qui se les permettent. Jadis, quand on s’en allait à Bruxelles, pour cause de pouff, on y restait. Maintenant, un peu plus tôt, un peu plus tard, on en revient. Jadis, ceux qui n’avaient pas payé leurs différences n’osaient plus reparaître à la Bourse et se résignaient à faire comme tout le monde, c’està-dire à travailler pour vivre. Maintenant, l’homme qui n’a pas payé fait le «plongeon», c’est-à-dire qu’il file sur Bruxelles, où il se dissimule pendant un temps proportionné à la somme qu’il fait perdre; mais finalement il remonte sur l’eau.

Et vous croyez peut-être qu’on lui tient rigueur quand il reparaît ? Point. Il trouve toujours d’anciens amis pour lui faire fête. On a, pendant son absence, oublié ses défauts et on ne se souvient que de ses qualités. Nul n’ordonnait un dîner comme lui ; il contait des histoires à mourir de rire ; à souper, il était impayable et faisait des mots à rendre jaloux Dumas fils. Et quel comcompagnon 1 quel coeur ! quel estomac ! quel esprit! Toutes les mains s’ouvrent quand il tend la sienne :

— Eh! ce cher Z... ! quel plaisir de vous revoir!... On vous croyait mort... D’où venezvous donc ?

Lui, d’abord quelque peu gêné

— J’étais en province, j’avais un oncle malade.

— Et vous allez reprendre les affaires ?

— Je ne sais pas encore... j’hésite... Vous savez, j’avais si mal réussi!

— Raison de plus pour vous refaire. La veine aura tourné.

— C’est que...

— Bah! laissez donc! Essayez encore!...

Audaces fortuna juvatl

Et le lendemain, à l’heure de la Bourse, Z... reparaît avec une virginité toute neuve.

Et ses créanciers ?

Ses créanciers!... Bah! s’il les rencontre, il les salue poliment, et, comme une politesse en vaut une autre, ils lui rendent son coup de chapeau. Et puis, à quoi bon se brouiller avec un débiteur?... On ne sait pas ce qui peut arriver!... C’est « humain » par excellence.

Voilà donc Z... qui reprend l’air du bureau, qui flaire le vent, qui s’oriente et qui se risque. Il va petitement d’abord, parce que la confiance est encore hésitante, mais bientôt il double, il triple, il sextuple ses mises, il opère comme avant son... malheur. Le crédit lui revient, et ses créanciers eux-mêmes le recherchent :

— Ah ! ça, lui disent-ils, pourquoi ne faitesvous donc plus d’affaires avec nous ?

Ne croyez pas que j’exagère. Si quelque jour il vous plaît de venir faire un tour de Bourse avec moi sur les trois heures, je vous montrerai sans lorgnette une vingtaine de spéculateurs très bien cotés, qui tous ont fait « le plongeon » et pris au moins une fois le train de Bruxelles... et même le train de Poissy.

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