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LE DERNIER ROI DE BADE

23 août 1884.

Il y a des articles qui sont comme des pressentiments.

L’autre jour, Albert Wolff, faisant un retour mélancolique sur le passé, évoquait les grands jours de Bade et les années heureuses où, dans cet Eldorado devenu la succursale du Boulevard, les Parisiens retrouvaient leur Paris , rehaussé de tous les raffinements d’une hospitalité princière.

Or, à l’heure même où paraissait cet article, l’homme qui, le dernier, exerça cette hospitalité fastueuse, le dernier « roi de Bade», Emile Dupressoir, s’éteignait obscurément, sans que Wolfï se doutât qu’il prononçait son oraison funèbre.

J1 me sera bien permis — sans la refaire — de consacrer quelques lignes de souvenir à ce galant homme, dont je n’oublierai jamais — pour en avoir reçu de nombreux témoignages personnels — la courtoisie parfaite et la cordiale affabilité.

C’est en 1867 que Dupressoirrecueillit, à Bade* l’héritage d’Edouard Benazet, deuxième du nom, celui qu’on avait surnommé Louis XIV. Il s’était préparé, par un long apprentissage, à l’exercice du pouvoir. Depuis plusieurs années déjà, Benazet ne régnait guère qu’en monarque oriental, c’est-à-dire d’une façon occulte. Il décrétait du fond de ses appartements, et Dupressoir était l’exécuteur de ses décrets, — et pas seulement

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l’exécuteur, mais aussi l’inspirateur, à la fois le bras et la tête, manu et consilio , — une sorte d’Eminence grise. Il fut pour moitié dans toutes les grandes initiatives qui firent de Bade la reine des villes d’eaux, entre autres dans Inorganisation de ces magnifiques chasses d’hiver où toutes les aristocraties — naissance, arts et lettres — - furent conviées. C’est encore grâce à lui que le théâtre bâti par Benazet put aller de pair avec les premières scènes du monde, et que les ouvrages inédits des auteurs et compositeurs en vogue alternèrent, chaque saison, avec les chefs-d’œuvre consacrés. On y avait tous les ans la primeur d’une comédie ou d’une opérette — voire d’un opéra — - que nous applaudissions ensuite à Paris, aux abords de décembre. Ces répétitions générales étaient un gros événement, et l’arrêt rendu par ce public cosmopolite, composé de la fleur de tous les publics, était rarement cassé par le public de la première.

Le chant du cygne fut, il m’en souvient, h Princesse de Trébi^onde , de notre cher Offenbach. Désiré, Berthelier, Bonnet, MMmes Peschard, Thierret, Raymonde et Fonti furent les créateurs acclamés de cette œuvre exquise. Où sont-ils ? Où sont les neiges d’antan ? Mort Offenbach ! Mort Désiré ! Morte Mme Thierret ! Mme Peschard a quitté le théâtre; la jolie Raymonde — toujours jolie, quoiqu’un peu grasse, n’est plus qu’une actrice intermittente; la brune EmiliaFonti s’est réfugiée, les uns disent dans le mariage, les autres dans le cloître. Seuls, Berthelier et Bonnet

sont toujours sur la brèche — mais ils n’iront plus à Bade, les lauriers sont coupés !

Entre tant de qualités précieuses, Dupressoir avaitunvice déplorable... chez un fermier de jeux : il était joueur comme les cartes. La roulette et le trente et quarante exerçaient sur lui la fascination du boa sur un oiselet. Mais comme il eût été d’un fâcheux exemple de jouer contre son propre capital, il cherchait, en dehors du Kursaal, d’autres exutoires à son vice. Il fut, pendant plusieurs années, un des « quatre » de la fameuse table de dominos, en permanence dans l’allée des boutiques, et dont les « trois » autres étaient Auguste Villemot, Dantan et M. Wingle, de Strasbourg. La partie, sans être meurtrière, n’était pas sans risques ; on y faisait, au cours de la saison, des différences assez sensibles. C’est ce qu’indiquait spirituellement Villemot lorsqu’à Villemessant qui lui demandait : « Depuis quand êtes-vous à Bade? » il répondit : « Attendez donc... depuis deux mille francs ! »

Quand la tentation de l’inverse ou du numéro plein devenait trop violente, Dupressoir s’y dérobait par la fuite. Il fallait alors lui chercher un remplaçant à la table de dominos. Mais aucun de ses partenaires ne se préoccupait de ses fugues périodiques. On savait qu’il tirait une bordée vers Ems, ou vers Wiesbaden, ou vers Hombourg, et que, constamment malheureux et déveinard, il engraissait de ses deniers les entreprises rivales.

Parfois, à Bade même, il arrivait à mettre d’ac-

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cord sa conscience et sonincurable passion. Quand des étrangers de marque arrivaient au Kursaal, il les accueillait avec sa bonne grâce habituelle et leur faisait les honneurs de chez lui. Puis, quand il les avait astucieusement amenés près de la roulette : « Vous ne me semblez pas, leur disait-il, bien comprendre la marche du jeu... Vous allez voir... c’est bien simple! » Et, sous prétexte de démonstration, il se mettait à ponter avec rage, jusqu’à ce que, décavé de fond en comble, il tirât sa révérence aux visiteurs ahuris !... Ne trouvezvous pas bien originale cette manière de donner une leçon... en payant le cachet?

Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin... la source se tarit. Quand éclata la guerre de 1870, elle était tarie aux trois quarts, cette source que l’aveugle Dupressoir croyait inépuisable. Et le jour où les jeux furent supprimés en Allemagne, il ne lui restait plus que quelques épaves des douze cent mille francs gagnés en deux saisons . Ce fut un coup terrible. L’âge, en venant, avait refroidi son ardente activité. Il tomba de l’action dans le rêve, et se mit à rouler dans sa cervelle toutes sortes de projets chimériques, Kursaals babyloniens, Casinos léviathans, bâtis — sur le papier — dans toutes les contrées du monde, en Espagne surtout, hélas ! Viandes creuses que tout cela ! Et il fallait vivre ! Un moment, il crut avoir désarmé la fortune. Des capitalistes naïfs, qui en étaient encore au Dupressoir d’avant la guerre, se laissèrent gagner par sa superbe conviction, d’où il tirait certains effets d’éloquence,

et l’aidèrent à fonder, 6, boulevard des Capucines, dans les anciens locaux du Crédit lyonnais, le Cercle international, plus connu sous le sobriquet de Péloponèse. Mais avec ses habitudes de nabab fastueux, il fit une telle brèche à son capital pour parer, orner, pomponner cette création de son génie, qu’au bout de quelques mois de fonctionnement la machine s’arrêtait faute de combustible, et que le Cercle international serait mort de mort violente si le Cercle de la Presse n’était venu, fort à propos, lui donner le renfort de sa prospérité.

Je rencontrai Dupressoir peu de temps après cette première déception. 11 avait toujours sa démarche cavalière de chasseur d’Afrique, sa moustache et ses cheveux taillés en brosse — - d’un trop beau noir pour être sincère. Mais la taille s’était épaissie, les épaules s’étaient voûtées, et il traînait la jambe visiblement. Je crus devoir risquer quelques mots de condoléance :

— Ah ! mon cher, me dit-il, c’est un bien pour moi que le Cercle international n’ait pas réussi ! Ça va me permettre de mener à fin ma grande affaire...

— Votre grande affaire ?

— Eh ! oui, vous savez bien, le casino d’Andorre!... J’ai la concession... Les ingénieurs dressent les plans et les devis... Très prochainement, vous aurez de mes nouvelles... car je ne vous oublie pas !

Deux mois plus tard, nouvelle rencontre.

Eh bien ! lui demandai-je, ce Casino ?

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— Ah ! mon pauvre ami, les ingénieurs m’ont découragé... Il fallait faire des routes, percer des montagnes, créer des voies de communication à travers un pays inaccessible !... deux existences d’homme n’y auraient pas suffi!... Et je me fais vieux ! mais j’ai mieux que cela...

— Pas possible !

— Sans comparaison. J’ai sollicité du gouvernement turc la concession d’une ferme de jeux à Constantinople. . . Il m’a refusé. . .

— Et alors ?

— Refusé... dans la ville même... mais en mer, à bord d’un bâtiment, j’ai carte blanche... Pardon du jeu de mot !... La roulette flottante !... Le navire-kursaal ! C’est une idée qui ne serait pas venue à tout le monde !

— Certes !

De longs mois s’écoulèrent avant que je revisse Dupressoir. Il m’apprit, cette fois, que le navire-kursaal avait fait naufrage, mais que l’île de Ceylan allait ouvrir à ses conceptions géniales ses ports hospitaliers.

Le trente et quarante à Ceylan ! C’était le coup de grâce ! Le malheureux ne devait pas s’en relever. Il aurait pu prendre ses invalides à Monaco. Mais on demandait à ce pauvre corps sans moelle un effort qu’il ne pouvait plus fournir. Et il s’en est allé mourir à Bade, parmi les souvenirs de son ancienne fortune, et dormir son dernier sommeil sur les bords de cette jolie rivière de l’Oos qu’il a tant aimée,

Paijç à sa cendre I

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