NOCE DE TOUS LES... MÉTAUX
26 août 1884.
Si Grivot, l’excellent trial de l’Opéra-Comique, avait été, comme ses camarades des deux sexes, piqué de la tarentule épistolaire; s’il avait cédé, comme eux, à la tentation d’embellir de sa prose certains journaux hospitaliers, — la jolie page qu’il aurait eu l’occasion d’écrire !
Mais Grivot est modeste; il connaît le proverbe : Ne sutor ultra crepidam ! ou peut-être seulement sa traduction française : Savetier, fais ton métier! Il sait qu’écrire et chanter font deux, et qu’il est sage de laisser aux mères les enfants, aux rosiers les roses et aux journalistes les journaux.
Ce que d’autres auraient écrit, Grivot, qui, du reste, est un très joli conteur, me l’a très jolimenr conté, — et je me borne à le transcrire.
Comme tous ceux de sa profession, qui peinent dix mois de l’année dans l’air énervant des coulisses et la vapeur asphyxiante du gaz, Grivot est fanatique de la campagne. Mais il aime la campagne pour elle, pour le grand repos qu’on y goûte, pour la paix profonde qui s’en dégage, et pour la santé physique et morale dont on y fait provision. C’est pour cela que, fuyant les villégiatures bruyantes, où, sous la verdure brûlée de quelques arbres rabougris, on retrouve toutes les fièvres et toutes les excitations parisiennes.
AOUT
il va passer ses vacances sur la lisière de cette adorable forêt de Fontainebleau, si pleine de fraîcheur, de silence et d’ombre — la terre promise des rêveurs, des artistes et des amoureux.
Connaissez-vous By, près Thomery, — le Chanaan où les chasselas mûrissent ? Les gens de By pouraient s’appeler les Bydards, car, en aucun endroit, la vie n’est plus heureuse, plus ensoleillée. Grivot est de ces Bydards-là, de juillet à septembre. La maisonnette qu’il habite est mitoyenne de celle qu’habite Rosa Bonheur; les deux artistes vivent en relations d’excellent voisinage, et, aux heures de travail, quand l’un pioche ses rôles et que l’autre esquisse quelque belle vache pensive, il s’établit de l’un à l’autre une sorte de courant harmonique, et le piano, touché d’une main discrète, rythme et cadence les mouvements du pinceau.
By, du reste, est le centre d’une petite pépinière artistique. Grivot n’a que quelques pas à faire pour aller à Bois-le-Roi fraterniser avec Olivier Métra, et, un peu plus loin, à Nemours, avec Dupuis, du Vaudeville, Bressant et Gefïroy, de la Comédie-Française, M. et madame Lagrange, du Gymnase, et Chollet, l’illustre créateur de Marie , de Zampa , de la Fiancée , des Deux Nuits , du Postillon de Longjumeau , du Brasseur de Preston, de Fra Diavolo , etc., près duquel il retrouve les grandes traditions, aujourd’hui perdues, de l’opéra-comique.
Or, l’autre jour, c’était fête dans la région, et
fête triplement carillonnée. L’église paroissiale de Fontainebleau, toute illuminée et toute fleurie, offrait un spectacle bien rare par ce temps de concubinage légalisé sous le nom de mariage civil. Le joyeux trial de la salle Favart y mariait sa nièce, une enfant blanche et rose, tandis que les père et mère de la fiancée célébraient leurs noces d’argent, et que ses père et mère à lui, Grivot, célébraient leurs noces d’or. Savez-vous rien de plus attendrissant que ces deux couples, l’un septuagénaire, l’autre sexagénaire, demandant à Dieu la consécration d’un demi-siècle et d’un quart de siècle de bonheur, passant un nouveau bail devant son ministre, et montrant au couple novice les étapes de la vie heureuse ? Savez-vous rien de plus poétique que ce Printemps, cet Automne et cet Hiver, agenouillés côte à côte aux pieds de Celui qui fait les printemps féconds, les automnes savoureux et les hivers robustes ?
Puis, on a lunché, comme on lunche à’ia campagne, à belles dents, non du bout des lèvres; puis, par un beau soleil, on s'en est allé, dans des carrioles — qui valent bien des landaus — faire à travers la forêt — qui vaut bien le bois de Boulogne — le circuit traditionnel. Et le soir on a dansé, et les vieux ont ouvert la danse, et, la danse finie, l’Hiver et l’Automne ont fait la conduite au Printemps, tandis que les violons attaquaient en sourdine le Bras-dessus , bras-dessous de Judic, et le mélancolique Souvenez-vous en de M. et Madame Denis!
Je sais des gens que ce récit fera sourire. Moi,
AOUT
quand Grivot me l’a conté, je ne sais pourquoi, mais je me suis senti tout chose.