‹ La vie parisienneChapitre 68 sur 83 · BANCS DE BOIS · texte numérisé non relu

BANCS DE BOIS

ET CULS rDE < BOUTEILLES

15 septembre 1884.

Je suis entré hier dans une de ces « tavernes » de style ancien, qui tendent insensiblement à détrôner les catés classiques. La clientèle assidue de l’endroit est un composé de peintres, de musiciens et de littérateurs de la jeune école , dite moderniste, et de dilettanti fanatiques de leurs idées. C’était à l’heure des larges beuveries et des discussions intolérantes. A travers les vitraux multicolores filtrait une lumière prismatique, qui s’éparpillait gaiement sur les étagères garnies de cristaux; et les visages enluminés se plongeaient avec délices dans les « récipients » énormes pleins, jusqu’aux bords, de la bière de Lowembrau d’une belle couleur d’or bruni.

— Ce spectacle ne vous paraît-il pas singu-

SEPTEMBRE

lier ? dis-je au vieux Parisien qui m’avait introduit dans ce cénable.

- — Singulier ! En quoi ?

— Dame I Tous ces jeunes gens, peintres, musiciens, littérateurs, ne sont-ils pas des « modernistes » ?*

— Et à tous crins !... Après ?

— Après ! n’est-il pas étrange que ces « modernistes » à tous crins, comme vous dites, choisissent pour lieux de réunion ces tavernes moyenâge, d’où le comfort actuel est systématiquement banni, éclairées — fort mal — par des vitraux en culs de bouteilles, et n’offrant au consommateur, pour se reposer de fatigues dites... modernes, que des sièges de bois parfaitement incommodes, contemporains, quant à la forme, de ces temps héroïques où le capitonnage était inconnu ?

— Mon cher, me répondit le vieux Parisien, votre observation semble plausible à première vue ; au fond, elle n’est que naïve. Rien de plus logique, ne vous en déplaise, que l’apparente contradiction dont vous êtes frappé.

— - Cela est facile à dire...

— Et facile à comprendre. Le dernier mot du moderniste à outrance devait être fatalement l’archaïsme enragé.

— Je serais heureux que vous m’expliquiez cette énigme,

— Avec plaisir. L’homme est ici-bas pour lutter contre des ananké diverses et pour acquérir un certain comfort. Notez que je dis un certain comfort, car il n’est pas dans sa destinée d’être parfaite-

ment à son aise en ce monde. C’est si peu dans sa destinée que le développement inattendu du bien-être matériel a jeté dans l’esprit humain un trouble profond. L’avènement de la « grande névrose» coïncide avec le resplendissant triomphe de la science et l’extension vertigineuse de l’industrie. Tout en glorifiant le progrès dont elle profite, notre société le redoute... instinctivement. C’est pour cela que le jour où il y eut, dans les cafés et les hôtels de la grand’ville, surabondance de dorures, de divans moelleux, de glaces de Saint-Gobain, de sonneries électriques, de téléphones et d’ascenseurs, elle se prit tout à coup d’un violent amour pour les culs de bouteilles, les sièges de bois et les « milieux » enfumés et sombres. On a commencé par les cavernes archaïques ; on a continué par les cabarets de style villageois. Après le « Chat noir », P« Auberge du Clou; » ; après l’« Auberge du Clou », l’« Auberge des Adrets », avec ses rideaux de toile quadrillée, ses pichets de piquette et la formidable apparition de Robert Macaire, l’assassin de ce bon M. Germeuil...

— Ah ! mais vous m’ouvrez des horizons !

— Ce n’est pas tout!... Voici maintenant qu’un industriel de génie songe à ressusciter, savez-vous quoi?... Le tapis franc de Paul Niquet, le fameux bouge des Halles!... On y débitera des « arlequins », on y rédigera des cartes en argot, avec exhibition de chourineurs et de goualeuses !... Le tout avec grand succès, n’en doutez pas. Folie ou névrose?..* Non!...

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Simple protestation inconsciente contre l’envahissement indiscret de ce progrès matériel qui tue le pittoresque, détruit l’initiative humaine et, en même temps que l’émotion, supprime de la vie tout intérêt, Nous nous reposons des divans élastiques sur des escabeaux de chêne mal équarri, et de l’innocuité des rues éclairées au gaz ou à la lumière électrique en nous créant les simili-terreurs de l’auberge où « travaillait » Robert Macaire et du tapis franc où « chourinaient » les sombres héros d’Eugène Sue! Crierez-vous encore au paradoxe ?

— Non, certes !

— Et on ne s’imagine pas jusqu’où peut aller, dans le domaine moral comme dans le domaine matériel, cette réaction de l’archaïsme contre le comfort moderne et du terrorisme contre la sécurité due à une civilisation sans poésie ! L’humanité supplée comme elle peut aux émotions dont un progrès excessif la sèvre. Et Joseph de Maistre ne croyait pas être aussi bon prophète, le jour où il a lancé cette profonde parole, rééditée par Louis Veuillot : « Lorsque la civilisation aura dit son dernier mot, il ne restera plus aux hommes , pour se désennuyer, qu’à courir nus et à brûler le monde ! »

OCTOBRE

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