POUR LE CHEVAL
1er octobre 1884.
J’ai vu tout à l’heure le plus abominable et le plus écœurant des spectacles.
Une voiture de déménagement, chargée à faire crever la bâche, gravissait la pente roide de la rue des Martyrs. A la hauteur de la rue Clauzel, l 'unique cheval qui tirait cette maison roulante,
— une rosse efflanquée, poussive, tout en os,
— plie sur ses jarrets et s’étale. Le cocher, furieux de ce contretemps, tire sur le mors d’une telle force que le sang rougit le cuir de la bride, et rejaillit jusque sur ses mains. Sous l’aiguillon de la douleur, l’animal concentre tout ce qui lui reste d’énergie vitale en un effort suprême ; mais ses jambes, prises entre les brancards, se dérobent, et la masse, un moment galvanisée, retombe inerte sur le sol. Alors s’engage, entre le patient et son tourmenteur, une lutte répugnante, où les sifflements ininterrompus du fouet se confondent avec des hurlements sans nom. Le long du trottoir, une foule stupide assiste en dilettante à cette besogne de boucher. De sergents de ville, par l’ombre. Et plus la victime hurle, impuissante à se redresser, plus le fouet du bourreau
OCTOBRE
siffle, rayant les chairs à vif, dans un concert d’immondes blasphèmes. Tout à coup, l’homme prend du champ, retourne son arme, et le manche s’abat, comme un marteau de fer, entre les deux yeux, pleins de grosses larmes, du vaincu. Un dernier cri, lamentable comme un cri de chien errant dans la nuit noire, déchire l’air.... Puis un spasme... puis une convulsion... puis rien! La pauvre bête était morte !
Ce n’est pas là, par malheur, un fait isolé. Ces tragédies sanglantes se jouent chaque jour aux quatre coins de Paris, qu’elles déshonorent. Il n’est pas une voie « charretière » où le cœur ne vous manque à la vue de chevaux écrasés sous le poids, saignants, infirmes, mal attelés, conduits par des novices, par des incapables et parfois par des brutes féroces. Il y a pourtant quelque part une Société protectrice des animaux ; mais elle est comme madame Benoiton : quand on la demande, elle est toujours sortie.
Si l’on excepte quelques catégories de chevaux privilégiés, on peut dire que le cheval, cette noble bête, est le plus malheureux des animaux conquis par l’homme. Et encore ces exceptions, que je constate, confirment la règle. Elles ne prouvent qu’une chose, c’est qu’il y a des castes plus encore parmi les bêtes que parmi les gens, et qu’elles attendent encore leur 89 et peut-être leur 93 .
Oui, certes, il y a des chevaux heureux. Sans parler du cheval de courses, dont le bonheur ne m’est pas absolument démontré, il y a le cheval
du millionnaire, le cheval de luxe, en un mot. Celui-là, c’est un coq en pâte ; sa litière est épaisse et moelleuse ; son râtelier toujours garni ; il ne travaille guère, on ne le surmène pas ; il a sa livrée et ses gens. Il y a le cheval de la cavalerie française qui jouit de félicités incomparables. Oui, ceux-là sont heureux ! Mais les autres ?... Et encore ceux-là, ces chanoines, ces tireurs de bons numéros à la loterie du hasard, mangentils leur avoine blanche la première. Le millionnaire, si bon qu’il soit, se débarrasse de son cheval devenu trop lourd à sa fantaisie. Quant au cheval de troupe, un jour vient où on lui fend ï oreille , où il passe aux mains de l’entrepreneur de charrois ou de diligences, qui lui fait expier cruellement son gras et glorieux passé. C’est alors que commence, pour ces privilégiés, un supplice dont l’horreur est doublée par le contraste, supplice lent auquel la mort seule peut mettre un terme ! Et quelle mort ! La mort par le couteau des équarrisseurs !
Les équarrisseurs ! Etes-vous entrés quelquefois dans ces charniers parisiens ? Mol, je n’en ai jamais eu le courage, après les répugnants marchés que j’ai vu s’y conclure, à Naples, après les honteux maquignonnages dont les bêtes agonisantes y sont l’objet. C’est là que les conducteurs de corrico/i recrutent leurs attelages. Lorsqu’on amène un cheval pour l’abattre, un de ces hippophiles s’approche, examine la bête, et si, par miracle, elle tient encore debout, il la prend en location à cinq sous, dix sous, quinze sous
OCTOBRE
même par jour, la peau réservée. Le marché conclu, on attelle ; et alors, par n’importe quel moyen, par le fer et par le feu, il faut que le misérable animal marche !... Et, en effet, il marche ! que dis-je ? il galope... 11 le faut ! Et il va, sans qu’on lui donne un brin de paille, un jour, deux jours, trois jours. Il va jusqu’à ce que, le désespoir le prenant, il se précipite sur la route, la tête la première, pour ne plus se relever !
J’ai vu de mes yeux un cheval se suicider ainsi, et jamais, deviendrais-je centenaire, je n’oublierai le regard dont il poignarda son bourreau !
Ma conclusion!... c’est que la presse devrait ouvrir une campagne pour empêcher que des exécutions comme celles dont je suis encore remué puissent s’accomplir en plein soleil ; pour forcer la police à sortir de son indifférence ; pour amener une prompte et radicale transformation de la loi. Tant que des agents timides ne pourront opposer comme frein, à ces atrocités révoltantes, que quelques jours de prison ou quelques francs d’amende, la voie publique en sera toujours attristée et déshonorée. 11 faut viser ailleurs et plus haut : c’est le patron, ce sont les Compagnies dont il faut fouetter la conscience par des pénalités moins dérisoires.
Il y a des gens que cette « agitation » en faveur de simples animaux fera peut-être sourire. On essaiera de leur faire comprendre, à ceux-là, que la question intéresse la moralité d’un peuple, et qu’on ne donne pas impunément aux masses l’habitude de mépriser la justice et la pitié.