‹ La vie parisienneChapitre 70 sur 83 · LES DESSOUS D’UN A-PROPOS · texte numérisé non relu

LES DESSOUS D’UN A-PROPOS

13 octobre 1884.

« Tous les journaux, dit un de nos confrères, ont annoncé que la pièce de vers dont M. H. de Bornier a donné lecture aux fêtes de Rouen était intitulée : Napoléon à Corneille. Or, la pièce lue par l’auteur de la Fille de Roland s’appelle les Trois Statues. Quel est donc ce mystère ? »

Il y a là, en effet, un mystère, et un mystère très parisien — quoiqu’il se soit produit en Seine-Inférieure — dont je suis heureux de pouvoir offrir la clef à mes lecteurs.

On dînait la semaine dernière, entre hommes, suivant la coutume, chez le seigneur Pierre Véron, Et, comme dit le refrain populaire :

On pouvait voir autour de cette table Des poètes, des journaliss,

Des vaudeyiliss, des artiss,

Qu’ c’était comme un bouquet de fleurs!

Aucun d’eux ne m’ayant recommandé l’incognito, je puis vous dire, sans être indiscret, que ces fricoteurs insignes étaient , outre l’amphitryon : Edouard Pailleron , de l’Académie ; E. Manuel, qui voudrait en être; le général Pittié , de l’Elysée, et... du Parnasse; Charles- Edmond, de la Pologne... très française ; Heilbuth, maître-peintre, le Sosie du Préfet que Roçhefort s’obstine à baptiser Bellepuce ; Adrien

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Decourcelle, maître-écrivain, le Sosie du docteur Grégoire; Aimé Millet, maître-sculpteur; le Sosie de Vercingétorix, dont il s’est fait la tête, après avoir fait sa statue ; Henriot, le fin crayon, et Louis Leroy, la fine plume du Charivari ; Henri de Bornier, l’auteur de l’ à-propos en cause, et votre serviteur.

Comme les gazettes avaient raconté, le matin même, que l’auteur de la Fille de Roland avait mission de haranguer l’auteur du Cid, Pierre Véron aurait cru manquer à la plus vulgaire courtoisie s’il n’eût sollicité pour ses convives la primeur de cette harangue. Et il appuya gracieusement sa requête d’un : « Ce sera le dessert! » devant lequel auraient capitulé tous les scrupules du poète, si les poètes avaient de ces scrupules-là !

H. de Bornier tira donc de sa poche, nullement préparée, — un manuscrit, — qui s’y trouvait comme par hasard, — le déplia lentement et prit la pose de Bonaparte cherchant une prise au fond de son gousset.. Mais, avant de commencer sa lecture :

— Quelqu’un de vous, messieurs, demanda-t-il, pourrait-il me dire si la statue de Napoléon Ier est encore à Rouen ?

— Que vous importe ? répondit en chœur toute la table.

— Il m’importe beaucoup... car si les Rouennais avaient traité le bronze impérial comme on l’a fait, le 4 septembre, à Paris, puis à Bor-

— Comme on aurait dû le faire partout ! fit une voix sortie de derrière la moustache gauloise d’Aimé Millet.

— ... Mon à-propos n’aurait plus de raison d’être.

— Parce que ?... reprit la même voix sortie de derrière la même moustache.

— Parce que mon à-propos est intitulé Napoléon à Corneille , et qu’il repose sur le voisinage des deux statues.

— Et qu’y a-t-il de commun entre ce soudard et ce puissant génie ?

— Vous le saurez tout à l’heure, mon cher Millet, quand vous m’aurez dit si l’Empereur est toujours sur son socle.

— Toujours... malheureusement!

— Si j’avais pu croire un instant que la statue était de vous, je vois qu’il m’en faudrait rabattre !

— Est-ce que je travaille dans les empereurs, moi

— Ah !... Je vous demande pardon ! Messieurs, je commence !

Et, au milieu de l’émotion causée par cette petite escarmouche, H. de Bornier lut son àpropos.

Dans cette version primitive, Napoléon allait au-devant de Corneille, s’inclinait humblement devant lui, lui faisait litière de sa gloire et proclamait la suzeraineté triomphante du génie intellectuel sur le génie guerrier ! Cedant arma litteris ! Il rééditait même le mot fameux : « Si Cor-

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neille avait vécu de mon temps, je l’aurais fait prince 1 » Seulement, kprince l’auteur avait substitué ministre , pour se donner l’innocente joie d’accoler à ce mot la rime millionnaire de sinistre. Bref, le plus farouche démagogue n’aurait pu qu’applaudir à cet applatissement absolu d’un abominable despote devant un simple overrier de la pensée !

Aussi, sa lecture terminée, H. de Bornier savourait-il avec délices l’encens qui montait autour de lui dans la vapeur des cigarettes, lorsque Aimé Millet se leva, pareil à l’esclave antique chargé de rappeler le triomphateur aux tristes réalités de ce monde, et, d’un ton sec :

— En toute franchise, dit-il, mon cher ami, si j’étais de vous, je ne dirais pas ça!

— Hein ! fit, en sursautant, le poète.

— Ce remueur d’idées n’a que faire des salamaleks de ce traîneur de sabre! . . . Il y a des hommages qui rabaissent!... Et c’est amoindrir la gloire de Corneille que de lui donner un pareil parrain !

— Il me semble-pourtant.. .

— C’est mon opinion que j’exprime !... Voulez-vous connaître celle des Rouennais ?

— J’avoue qu’elle m’intéresse...

— Plus que la mienne !... Merci !... Eh bien ! les Rouennais ont souffert cruellement de l’invasion... Cette invasion, qui l’a déchaînée sur notre pauvre France ?.. . Napoléon III!... Sans Napoléon Ier, pas de Napoléon III, pas d’invasion! Ce sont là des souvenirs qu’il est téméraire d’évoquer !

— Ainsi, selon vous, les Rouennais me feront grise mine !

— Grise est froid, cher ami !

— • Ils me siffleront peut-être ?

» — Ils ont bien sifflé Talma !

— Je ne vois pas bien le rapport.

— Ils ont sifflé Talma parce qu’il était l’ami de Napoléon !... Je m’en lave les mains, en somme ! Ce que je vous en dis, c’est par pure amitié... Et, si vous tenez mordicus à votre Sire, il n’y a qu’un moyen de le faire accepter sans protestation...

— Et lequel !

— Voici,,, Qu’il arrive devant le poète, et qu’au moment où il ouvrira la bouche, celui-ci lalui ferme avec ces mots où se résume toute la haine du peuple pour la monarchie : « Descends donc de ton cheval, eh! feignant! »

Sur cette boutade d’atelier, on quitta la table. De Bornier, au fond, était très perplexe; le cave imperaforem du sculpteur l’obsédait comme un cauchemar. Au départ, Louis Leroy lui fit un bout de conduite, et, chemin faisant, il lui dit :

— Evidemment, ce diable de Millet exagère... il y a tout de même un peu de vrai dans ses exagérations...

— Comment!... Vous aussi ?...

— Dame!... j’aide la méfiance!.,. C’est une grosse partie que vous jouez là !... Il vous serait pourtant bien facile d’en sortir à votre honneur, de déjouer les pronostics de Millet, en flattant le patriotisme de la population rouennaise.

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— Je ne demande pas mieux !

— Eh bien ! au lieu de Napoléon, mettez Vercingétorix.. . Vous contenterez ainsi tout le monde et son père... artistique!

— Mais Vercingétorix serait un anachronisme !

— La belle affaire !.. . Est-ce que les beaux vers n’excusent pas tout?...

Cette nuit-là, de Bornier ne dormit guère. Au matin, protestations et conseils avaient porté leurs fruits... Le nouveau siège du poète était fait... Il laissa Napoléon monologuer tout seul sur son socle mis dédaigneusement en quarantaine... et, profitant de la licence anachronique que lui permettait Louis Leroy, il fit complimenter Corneille par Jeanne d’Arc, cette noble figure, chère au coeur des Rouennais.

Et voilà comment Napoléon à Corneille est aujourd’hui les Trois statues ... Voilà comment le duo s’est transformé, d’un coup de baguette, en trio.*. Voilà comment, dimanche, ceux de Rouen ont criblé le poète de bravos.., au lieu de pommes cuites!

Mais quel opportuniste que ce Bornier !

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