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LES FEMMES ET L’ESCRIME

14 janvier 1884.

Un de nos confrères du matin raconte que M. H. de R..., attaché d’ambassade, ayant risqué quelques plaisanteries sur la tenue d’une de nos « escrimeuses » lés plus intrépides, a reçu de la part de la belle une bonne paire de témoins. L’affaire n’a pas eu de suites, au moins sur le terrain où ces sortes de défis se vident d’ordinaire.

Ce racontar trouvera beaucoup d’incrédules. Vérification faite, il est parfaitement exact. La pratique des divers sports entre chaque jour davantage dans les mœurs des Parisiennes. Leur plastique et leur amour-propre y trouvent également leur compte ; l’habitude de ces exercices plus spécialement masculins, en achevant de les mettre en « bonne forme » , les rend plus séduisantes, et c’est, en même temps, pour elles, comme une sorte d’émancipation.

De tous les sports, le plus en faveur auprès de nos belles mondaines, après l’équitation, c’est l’escrime. Rien, en effet, de plus efficace pour combattre ce mal moderne dont elles sont toutes atteintes, plus ou moins, la névrose, pour mettre en relief les élégances d’une taille svelte ou pour réduire les corsages d’une opulence exagérée. Et puis, il y a le maillot, ce fripon de maillot, travesti délicieux, mille fois plus varié

de coupe et plus seyant que les abominables « débardeurs » de plage, et sous l’étroite adhérence duquel la jolie femme apparaît dans toute sa grâce serpentine, lorsquelle se fend avec agilité, sans effort visible.

Cela seul suffirait à faire comprendre le goût des Parisiennes pour cet art raffiné. Il s’explique encore par le maniement facile du fleuret, arme légère, si bien faite pour des mains délicates, et que ses ressemblances avec l’outil féminin entre tous a fait surnommer pittoresquement « l’aiguille à tricoter ». Coudre, découdre, tout se tient. Aussi les femmes qui s’adonnent à l’escrime avec la passion qu’elles mettent à mordre dans tous les fruits défendus y deviennentelles rapidement d’une jolie force. A défaut d’une grande vigueur, elles ont la délicatesse du doigté qui, étant donné la légèreté de l’arme, leur permet de dessiner les feintes avec précision et de tromper le fer de très près. En d’autres temps, quelques belles escrimeuses ont failli réaliser les exploits des Clorinde et des Bradamante. Au siècle dernier, la Maupin, de l’Opéra, fut une enragée bretteuse et tua cinq ou six gentilshommes en duel. Ninon de Lenclos sut aussi s’escrimer dans toutes les règles, et c’est là peut-être une des causes de son étonnante longévité. Je ne cite pas la chevalière d’Eon, toutes sortes de pièces justificatives ayant fini par établir qu 7/ n’avait de la femme que les jupes, et que cette usurpation de sexe fut de sa part une pure vanterie.

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De nos jours, on peut citer parmi nos escrimeuses les plus habiles mademoiselle Fritz et la fille d’un maître d’armes parisien, mademoiselle Basset, qu’on a vue plusieurs fois, dans des assauts publics, tenir tête à des professeurs renommés ; et surtout mademoiselle Jean-Jouis, la fille du célèbre professeur de Montpellier. On l’appelait l’invincible, parce qu’elle battait haut la main tous les maîtres de régiment qui tenaient garnison dans la ville des « gentes pucelles » et qui, rougissant d’une telle défaite, demandaient presque toujours à permuter.

Les salles d’armes ne sont pas généralement l’antichambre de la mairie. Cependant mesdemoiselles Jean-Louis et Basset ont épousé chacune un de leurs élèves, et sont devenues, cellelà la comtesse de X..., celle-ci madame de Lézardière.

Sur le livre d’or des escrimeuses mondaines, je relève, en première ligne, le nom de la reine de Naples, puis ceux de madame la baronne de Vimont et de mesdemoiselles de Varigny, élèves de mademoisselle Basset, de madame la comtesse de Beaumont, de madame la comtesse de Salles, etc., etc., et, spécialement pour le pistolet, la comtesse Tyzkiewitz et la princesse Ghika, qui a laissé des cartons si prodigieux chez Gastine- Reinette.

Chez les actrices, le goût de l’escrime s’est développé plus tôt que chez les femmes du monde. C’est souvent, du reste, une nécessité de la profession. Déjazet était élève de Grisier,

et Ton sait comment Létorières et Richelieu firent honneur à leur maître. Mademoiselle Vernet et Rachel furent des virtuoses de l’épée et du pistolet. Depuis l’institution d’une salle d’armes au Conservatoire — il y a quelque vingt ans — on a vu s’accroître sensiblement le nombre des comédiennes qui pourraient au besoin

Défendre leur vertu, la flamberge à la main.

Mais je ne sache pas qu’elles aient jamais abusé de leur force.

C’est l’excellent professeur Jacob qui dirige la salle d’armes du Conservatoire. L’heureux homme ! Là est sans doute le secret de sa rare amabilité. Il a formé de brillantes élèves, quelques-unes, entre autres, dont il parle avec orgueil : Marie Sass, cette douce Priola, morte si tragiquement à Marseille, Donvé, Janvier et Mary Jullien. En ce temps-! à, Marie Sass avait déjà de la peine à s’effacer. Zuze un peu, depuis !

Les classes de chant fournissent les meilleurs sujets. Ces demoiselles, en général, possèdent de superbes performances, font bonne chère, ont du « plastron » et montrent des muscles plus vigoureux que nos mignonnes ingénues de comédie, roseaux charmants, mais un peu frêles.

Le Conservatoire n’est pas la seule pépinière où poussent les fines lames du théâtre. J’en pourrais nommer jusqu’à vingt qui, pour ne rien devoir à l’enseignement officiel, n’en font pas moins belle figure le fleuret au poing. Quatre

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suffiront : Mesdemoiselles Harding et Chalont, dont on se rappelle l’amusant assaut dans l’avantdernière revue des Variétés, et deux jeunes divas d’opérette, l’une disparue, l’autre en plein rayonnement : Mademoiselle Humberta, l’élève favorite de Ruzé, et madame Montbazon-Grisier, l’élève de... son mari.

Le joli mariage, conclu entre deux leçons, pendant les répétitions de Boccace , aux Folies- Dramatiques ! Grisier, qui connaît à fond tous les coups classiques, avait compté sans le coup de... foudre. N’est-ce jpas encore un argument décisif en faveur de l’escrime pour dames ?

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