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LA DAME AUX EPINGLES

15 octobre 1884.

Par un contraste bien singulier, cette époque de réalisme à outrance et de document humain restera, pour les âges futurs, l’époque du merveilleux et du surnaturel par excellence.

C’est quand le scepticisme sévit que surgissent les devins.

En quelques mois, nous avons eu M. Stuart Cumberland et M. Alfred Capper. Voici maintenant la Dame aux épingles.

L’autre jour, dans une maison amie, on parlait de cette dame — qui n’est pas une pythonisse de profession — et de ses facultés divinatoires ; et l’on racontait les révélations étranges et les prophéties stupéfiantes qu’elle avait obtenues de ces simples pointes d’acier.

\ Peu crédule de ma nature, quoique croyant — ce qui n’est pas du tout la même chose — ayant débiné tous les trucs des cartomanciennes, des somnambules de foire et autres diseuses de bonne aventure, je ne pus réprimer un éclat de rire en écoutant ces fantastiques récits. Mais je vis bientôt, à l’air pincé des assistants, que je venais de commettre presque une inconvenance.

— Monsieur, me dit une jeune et charmante étrangère, j’ai ri comme vous, mais je ne ris plus... Comme vous, je sais ce qu’en vaut laune des tireuses de cartes et des prophétiseurs d’avenir. Mais le cas n’est point le même. Jugez-en. J’arrive, un soir, à l’improviste, dans un salon où la dame dont il s’agit entre quelques instants après. On l’invite à me « faire les épingles ». Aucune des personnes qui se trouvaient là ne connaissait les intimités de ma vie. Tout le monde ignorant que j’étais débarquée à Paris le matin même, ma visite n’était pas prévue. Donc, pas d’entente possible, ni de compérage. Eh bien !

OCTOBRE

cette dame, que je voyais pour la première fois, m’a littéralement stupéfiée. Elle est entrée au fond de mon âme et m’a dit des choses que j’étais seule à connaître. Bref, je suis sortie de là profondément émue... Et je n’avais pas plus envie de rire que vous ne l’auriez, monsieur le railleur, après une épreuve aussi décisive !

Cette conviction me rendit rêveur. Il n’y a pas de parti-pris dans mon scepticisme. Et, comme il n’en coûte rien de voir, je n’ai pas eu de repos que je n’aie vu. Donc, hier, je me suis rencontré, chez des amis, avec la dame aux épingles.

Au lieu d’une bonne vieille, d’aspect plus ou moins agréable — je me la figurais ainsi — grande fut ma surprise de me trouver en présence d’une très jolie femme, à l’air modeste et comme il faut. Rien d’excentrique en elle, rien qui forçât plus particulièrement l’attention, sauf des yeux bruns superbes, d’une étrange fixité, comme ceux des sphynx couchés sur leur socle de pierre. .. de ces yeux qui fouillent le cœur, et comme je n’en avais jamais vu de semblables. On lui dit ce que je désirais :

— Avec plaisir, monsieur, répondit-elle... Asseyez-vous là !

Et, tandis que je m’asseyais, un sourire énigmatique éclaira son regard troublant, et elle continua :

- — Vous vous moquerez de moi peut-être !... mais n’importe ! Prenez ces épingles et jetez-les vous-même sur ce tapis !

Je fis ce qu’elle me commandait, en recom-

mençant plusieurs fois le même manège... Elle se recueillit quelques instants, puis, tout bas, elle me dit des choses... oh ! mais des choses !

On a toujours, dans quelque recoin de son cœur, certains secrets qu’on y garde avec un égoïsme jaloux ! On a des qualités et des défauts qu’ignorent les indifférents et parfois les amis même. C’est la menue monnaie de la conscience et de l’âme dont on est moins prodigue que des grosses pièces et des lingots. Eh bien ! elle a violé cet asile mystérieux, elle m’a donné sur les choses intimes, et d’ordre tout à fait personnel, que j’y croyais hermétiquement enfouies, des détails d’une telle précision, que cette lucidité m’a paru tenir du sortilège. Je ne passe pourtant pas pour un naïf aux yeux de ceux qui me connaissent. Mais je ne raisonne pas, je constate; on ne discute pas un semblable phénomène, on le subit.

D’ailleurs, toutes les tentatives que j’ai faites auprès de la pythonisse aux yeux si doux et si étranges pour en demander le « pourquoi » , mes demandes réitérées d’explications se sont heurtées contre cette invariable fin de non-recevoir :

— Je ne sais... je ne puis dire !...

J’entends d’ici mes belles lectrices, en mal de curiosité, comme le sont toutes les filles d’Eve, me demander en chœur :

— Où perche-t-elle, votre dame aux épingles? Où donne-t-elle ses consultations ?

J'ai le regret de ne pouvoir déférer à leur désir, La dame en question est du monde. Ce n’est

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point une praticienne, elle n’a point de « cabinet », elle ne prédit pas l’avenir, et n’en fait point commerce. Et si, parfois, elle consent à « faire les épingles », c’est, ainsi qu’elle le dit ellemême, uniquement pour amuser ses amies.

Moi, je fais comme elle... je retire mes épingles du jeu.

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