‹ La vie parisienneChapitre 72 sur 83 · L’IMPÉRATRICE WANDA · texte numérisé non relu

L’IMPÉRATRICE WANDA

19 octobre 1884.

C’est le titre d’un livre paru hier chez Calmann- Lévy; et c’est aussi l’événement parisien du jour. Voilà pourquoi je m’en empare.

Pas de nom d’auteur. Quelle personnalité se cache derrière ces énigmatiques Trois Etoiles (***)? Une personnalité féminine, à coup sûr. L’affectation de bon garçonnisme et la désinvolture voulue de style, qui font tache à certains endroits de cette étude passionnante* sont là pour donner le change et dépister la clairvoyance du lecteur. Mais, depuis la première jusqu’à la dernière page, il s’en dégage une pénétrante et grisante odor di fèmina.

Ce livre — je dis livre, car, bien que conçu d’après la poétique du roman, c’est bel et bien de l’histoire — est un de ces livres à clé dont on est si friand à l’heure présente. Seulement, ici, la clé n’est pas une de ces clés à complications dont le maniement exige de patientes études ;

c’est un passe-partout. Il n’en est même pas besoin pour ouvrir les serrures auxquelles elle s’adapte : ces serrures s’ouvrent toutes seules.

La princesse Wanda, c’est la tzarine Marie Feodorowna, l’illustre femme d’Alexandre IL la mère du tzar actuel, qu’on nous montre au berceau sous le pseudonyme transparent de Niconinka. Usant de la licence permise aux romanciers, l’auteur a condensé tous les événements de cette noble existence — depuis le mariage à la petite cour de Béotie (Hesse-Darmstadt) jusqu’à la mort en face de la mer bleue (la Méditerranée) — dans les dernières années du second Empire. Son but, en effet, était moins d’écrire une de ces tragédies intimes si fréquentes dans la famille des Romanoff que de décrire les splendeurs suprêmes du crépuscule impérial. De sorte que pour nous autres, lecteurs français, les comparses du livre deviennent des personnages de premier plan, — ce qui donne à l’ Impératrice Wanda je ne sais quel âpre fumet de parisianisme.

Usant de la même licence, l’auteur a fait de l’anachronisme à plaisir. Pour élaguer tous les épisodes parasites, pour garder à son récit cette unité qui est un de ses plus grands charmes, il a mis au compte de son héros bien des peccadilles dont il serait injuste décharger sa mémoire. Mais les gens avisés ne s’y tromperont pas et ils sauront distinguer ce qui revient, par exemple, au prince héréditaire des « Iles Réunies » de ce qui revient à « l’Empereur d’Orient ».

Toutes les cours européennes défilent sous

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nos yeux, dans Y Impératrice Wandci, comme dans une lanterne magique. Toutes les têtes couronnées y sont marquées, au passage, d’un trait rapide, mais définitif. Voici la petite cour de Béotie (Hesse-Darmstadt), avec ses enfantines prétentions d’étiquette, qui rappellent cette manie de « la faire à la Louis XIV » si plaisamment mise en scène dans la Nuit aux soufflets. Voici la cour de l’empereur Auguste VI (Napoléon III), « très fort, très fin et très bon, avec son sourire résigné, comme s’il voyait un malheur à l’horizon et qu’il l’attendît de pied ferme », et de l’impératrice Ottilie, « reine d’élégance et de beauté ». Voici la cour des Iles Réunies « très royale, mais pas drôle du tout », dont la reine « pleure publiquement son époux et le pleurera jusqu’à la dernière heure de son règne ». Voici la cour du Nord, « grave, austère et solennelle » ; celle de la Péninsule, « en révolte contre la reine Bella II » ; celle de Ligurie, « un vrai ménage de garçon » ; celle de Bohême, où la souveraine, « s’affranchissant des devoirs de la royauté, ne s’occupe que d’elle et de ses chevaux ». Quant à la cour d’Orient, elle nous apparaît, dans sa magnificence asiatique, avec son mélange de barbarie native et de civilisation raffinée, à toutes les pages du livre .

Je me borne à ces indications pour ne pas déflorer une œuvre originale. Et, pour rester dans mon rôle, je détache de ce roman d’une souveraine étrangère, où l’auteur nous montre, sous la pourpre, une âme adorablement féminine, un

cœur déchiré par toutes les angoisses bourgeoises, l’épisode parisien auquel tout à l’heure je faisais allusion.

Donc Wladimir VII, alors prince héréditaire d’Orient, et sa jeune femme Wanda, qui relevait de ses premières couches, viennent à Paris, où l’Empereur et l’Impératrice les reçoivent avec tous les honneurs dus à des Altesses Impériales. C’est, pour l’auteur, une occasion de passer en revue le personnel de cette cour brillante vers laquelle toute l’Europe avait alors les yeux tendus. Ce qui, à défaut d’autres indices, nous édifierait sur son sexe, c’est qu’il ou plutôt qu’elle est très sobre de détails à propos du personnel hommes. Sauf M. Chérer, le premier ministre, et le duc de Hautmont, « issu de race souveraine, causeur aimable, ayant le mot heureux, la critique incisive, et sachant raconter », il semble que le reste ne mérite pas une mention. Mais, pour le personnel femmes, il ou plutôt elle y met moins de façons et moins de réserves ; et il ou plutôt elle nous présente à tour de rôle « la princesse de Horan — la rime y est — tenant le haut du pavé sans qu’on ait jamais su pourquoi ; la marquise de Betisey, si belle que les pauvretés de son intelligence passaient inaperçues ; madame de Moncontour, dont la beauté devait battre son plein pendant un demi-siècle : la ravissante madame Marignan, belle-fille d’un maréchal en grande faveur, née sujette russe ; la baronne aux trois maris dont les yeux seront toujours incomparables ; la chétive comtesse de

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Fretin-Louvigny, passée duchesse, mal douée, faisant, au milieu de cet essaim de beautés, l’effet d’une pauvresse honteuse ; la maréchale duchesse de La Tour, superbe dans sa maturité, mais nouvelle mariée, et mère ayant l’âge de grand’mère ; la descendante d’un clan décavé épousée au hasard de la fourchette par un bouillant soldat très populaire ; la pauvre petite maréchale de Mexico, fleur des tropiques, fauchée avant d’être éclose ; la bonne, la charmante, la spirituelle princesse Bathilde, dont le beau profil de camée est respecté par le temps comme sa personnalité sympathique par les révolutions... » Et tutte quante ! Est-il besoin de montrer les visages sous ces masques ?

Mais, de tous ces portraits, le plus vivant, le plus à l’emporte-pièce, est celui de la duchesse de Lannsberg, l’ambassadrice de l’empire de... Bohême :

« D’une incontestable laideur', elle ne devait ses succès qu’à son originalité... C’était., à vrai dire, un gamin mal élevé, amusant les uns, blessant les autres, s’admirant à outrance, et convaincue, de la meilleure foi du monde, qu’elle prendrait rang parmi les femmes célèbres... Elle personnifiait le triomphe de l’intelligence sur le physique, et son agréable laideur, bien administrée, lui permettait de suivre en toute sécurité les chemins de traverse. Elle n’eût inspiré l’amour que si elle avait voulu le partager, et, n’ayant à redouter que des attaques provoquées par elle-même, cela lui épargnait la peine de se défendre... »

Est-il assez féminin, ce trait-là ?

Mais poursuivons. La princesse de Horan, spéculant sur la bienveillante sympathie dont Wanda — « charmée de ce qu’une fille de finance eût su prendre si bel air» lui donnait chaque jour la preuve, eut l’idée de la recevoir chez elle. Il n’y avait qu’un obstacle à la réalisation de cette idée : on ne pouvait convier le prince et la princesse héréditaires d’Orient sans convier aussi leurs augustes hôtes, et il eût été présomptueux de croire que l’Empereur et l’Impératrice honoreraient de leur présence une fête dont une femme séparée de son mari, même à l’amiable et si grande dame qu’elle fût, ferait les honneurs. Il fallait donc que, pour une nuit, le prince de Horan oubliât ses griefs et consentît à réintégrer la demeure conjugale — ce qui ne serait pas la moindre attraction de la soirée.

Le baron Hector Salandrin, père de la princesse, fut chargé de cette négociation difficile. Ah ! la jolie scène de comédie que l’entrevue entre ce financier retors et finaud et ce grand seigneur qui, s’il n’était pas « vieux jeu » était déjà «vieux chic», et dont les années, avec leurs rides et leur neige, n’ont pas modifié l’énigmatique et falote physionomie. Bref, l’homme de finance eut raison du gentilhomme; et, quelques jours après, le prince et la princesse de Horan, rapprochés pour quelques heures, recevaient dans les plus somptueux salons de Paris les souverains des deux plus grands empires du monde. A les voir si pleins d’une affectueuse

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courtoisie l’un pour l’autre, on les eût pris pour deux amoureux. « Eux-mêmes ne songeaient plus à leurs dissentiments, non qu’un attendrissement quelconque pénétrât dans leurs coeurs, mais parce que, devenus étrangers l’un à l’autre, ils se jugeaient mutuellement avec impartialité : lui, voyant en elle la radieuse souveraine de ce palais ; elle, reconnaissant en lui le gentilhomme de haute race qui remplissait un devoir de haut goût. »

Ce fut une féerie, un chapitre détaché des Mille et une nuits par la baguette d'une enchanteresse moderne. Les détails en sont consignés parle menu dans les gazettes du temps. Dans le livre, ils servent de cadre au plus douloureux, au plus poignant, au plus humain des drames, dont je veux, ainsi que du reste, laisser la surprise à mes lecteurs.

En somme, l’impression qu’on emporte de cette lecture est des plus consolantes. L’impératrice Wanda, cette mère douloureuse, veuve du vivant de son mari, refoulant jusqu’à la mort les tendresses d’une âme et les sollicitations d’une nature créées pour l’amour, est une figure idéale digne de figurer auprès des plus pures créations de Shakespeare, de Racine et de Corneille. Wladimir VII rachète, par la grandeur de son caractère, par ses élans paternels et par ses vertus royales, ses défaillances de mari. Le couple Lascaria — la petite marquise surtout — est un rayon de soleil dans ces ténèbres morales. Boris Neseldorff, le fils du grand chancelier, évoque le*

souvenir des temps chevaleresques. Enfin, Ebba, la petite sauvagesse de la mer Grise, la victime inconsciente de l’érotisme impérial, nous émeut profondément par son inconscience même. L’auteur l’a fait mourir pour les besoins de la cause : mais on peut la voir, tous les jours, promener dans Paris son inconsolable veuvage, au milieu de ses beaux enfants, dans les yeux bleus desquels revit la mélancolique fierté d’un auguste martyr.

La main qui traça ces types exquis réserve tous ses coups d’ongle pour les nobles et honnestes dames dont le règne, alors dans toute sa splendeur, se perpétue en dépit des ans, et dont le crépuscule, grâce à d’ingénieux artifices, a toujours des éclats d’aurore. « La beauté de ces créatures, dit-ellè non sans quelque amertume, vivra éternellement , si l’on en croit les chroniqueurs mondains, qui citent encore, comme étoiles, des astres suivis de deux générations, de sorte que les grand’mères sont rivales de leurs petites-filles. » Rancune de jolie femme, sans doute ; et c’est là que, sous le masque des Trois-Etoiles, l’éternel féminin montre imprudemment le bout de son nez.

P. -S. — Au dernier moment, on m’apprend deux grosses nouvelles :

L 'Impératrice Wanda vient d’être interdite en Russie ;

L’auteur du livre est la comtesse Mirabeau.

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