LE DÉPART D’ULYSSE
22 octobre 1884.
Les lunes succédaient aux lunes, et toujours le divin Ulysse s’oubliait dans l’atmosphère grisante de la divine Calypso.
C’est sur les lèvres de la Muse, où leurs lèvres se rencontrèrent un jour comme par hasard, que fut scellée l’union de leurs âmes. Et, quand s’accomplit le doux mystère , toute l’Attique y fut bruyamment initiée.
Apollon et Melpomène présidèrent à ces épousailles, célébrées dans le voluptueux parfum des myrtes et le concert voilé des épithalames.
Les Athéniens, ces artistes, dont l’idéal se résume dans l’harmonie de la force et de la grâce, souriaient à ce jeune couple, qui réalisait cet idéal : elle, svelte, délicate, avec ses yeux étranges où se reflétait tout l’azur de la mer Ionienne, avec sa» voix d’or où vibraient les sept cordes de la lyre, avec sa crinière blonde pareille à la toison de Vénus Astarté; lui, vigoureux et mâle,, crépu comme un fils de Cécrops et cuivré comme un fils d’Egypte, avec son front olympien et sa carrure d’ Hercule, dont les douze travaux n’étaient pour lui que jeux d’enfant... du moins, telle est la légende.
Sur les théâtres d’Athènes, dans les concours poétiques de la Grèce, Calypso disait les strophes pindariques d’Ulysse, avec une mélopée
si suave qu’il semblait que les abeilles de l’Hymette eussent rûché sur ses lèvres melliflues. Et les Athéniens, ravis en extase par cette mélodie céleste, qui jetait la pourpre de son rythme sur ces poèmes inspirés, oubliaient leurs vieilles idoles tragiques, Eschyle, Sophocle, Euripide, pour s’agenouiller devant le jeune Dieu, superbe et triomphant. Et, tandis que Calypso posait le laurier vert sur le front d’Ulysse, ils faisaient pleuvoir autour de lui les talents d’or et les offrandes opimes !
Une fois même, il advint que, pris du saint délire, il chaussa le cothurne, s’affubla du masque et monta près d’elle sur la scène où les plus illustres entre les bien disants disparaissaient dans l’aveuglant éclat de son génie. Mais les Dieux, qui l’avaient comblé de leurs dons à sa naissance, n’en avaient oublié qu’un seul, l’os rotundum, si cher aux dilettanti de l’Attique. Cette audace lui valut moins de bravos que de sourires; et le poète put savourer tout ce qu’ily a, dans l’apologue d’Icare, d’amère philosophie.
Ce fut là le premier nuage dans leur ciel bleu. La lassitude entra sournoisement par la blessure que cet échec avait faite à l’amour-propre d’Ulysse. Il eut alors un vague souvenir de l’île natale ; et, dans ses nuits sans sommeil, il revoyait Pénélope, martyre résignée, s’acharnant à sa tapisserie sans fin, et ne se détournant de sa tâche, toujours recommencée, que pour passer sa main pâle dans les boucles blondes de Télémaque ! Et il l’entendait, quand des yeux de l’enfant s’ échap-
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pait, dans une larme, une interrogation muette, lui dire, en étouffant ses sanglots : « Ne pleure pas, chéri!... Le père reviendra!.. Les Dieux nous le rendront! » Et, dans l’attendrissement de cette vision, il sentait mollir son cœur de bronze, et il avait des envies folles de briser les fuseaux que ses doigts émasculés tournaient incessamment — comme faisait Hercule avec Omphale — aux pieds de l’ensorceleuse !
Ces douloureux symptômes n’échappèrent pas à la tendresse éveillée de Calypso. Elle comprit, avec sa subtilité féminine, que le dernier lien par où s’accrochaient encore leurs deux existences allait bientôt se rompre, si quelque diversion rapide n’arrachait Ulysse à cette dangereuse obsession. Elle l’entraîna donc à sa suite dans les tournées poétiques qu’elle entreprenait au fond de l’Hellade et dans les républiques circonvoisines. Là, pour chasser les papillons noirs qui voletaient autour de sa tête, elle épuisa le répertoire des excentricités, alternant la Muse comique avec la Muse tragique, faisant des pieds de nez aux archontes, et pliant sa voix d’or aux dialectes les plus mal famés. Peine perdue : en se métamorphosant, elle avait cru remuer des flammes ; elle n’avait remué que des cendres!
Elle aurait pu peut-être en tirer encore de pâles étincelles. Quelque chant inspiré d’Ulysse, soupiré par sa voix d’or, eût accompli ce miracle. Ce que les poètes aiment surtout, c’est leur gloire. Mais la voix d’or avait désappris les anciennes mélopées : elle ne vibrait plus que sous
un autre souffle ; un autre qu’ Ulysse était le Deus , ecce Deus! Ce fut le coup de grâce; l’amour-propre avait achevé l’amour. Ulysse, dès lors, n’eut plus qu’une pensée : mettre la plaine bleue entre ses prunelles et les ongles roses de Calypso. Il fit sa caisse, additionna ce qu’y avait jeté de talents d’or l’enthousiasme prodigue des Athéniens. Tout compte fait, il aurait pu fréter une trirème ; il se contenta d’un simple esquif et résolut de cingler vers les îles hyperboréennes où l’on pêche les cachalots énormes et ces poissons savoureux dont la chair combinée avec le suc des oliviers de TAttique produit cette crème appétissante que les Grecs ont baptisée brandades.
Or, un matin que Calypso, debout sur la falaise qui domine le Pirée, attendait la venue d’Ulysse, elle vit une voile blanche s’enfuir rapidement vers l’horizon. Debout à l’arrière, une forme vague, que son coeur reconnut, agitait un lambeau d’étoffe. Et la brise marine apporta jusqu’aux oreilles de l’abandonnée ce terrible mot de la fin : Adieu !
Et, du matin au soir, la falaise qui domine le Pirée retentit de gémissements sinistres. Et, depuis ce jour, Calypso, toute à son deuil, se dérobe à toute consolation et refuse même d’ouvrir les nombreux messages où ses admirateurs et son nouveau poète favori la conjurent de revenir dans Athènes !
Sur la route qu’ Ulysse va parcourir sont semés d’innombrables écueils. Se bouchera-t-il les oreilles avec de la cire pour échapper à la séduc-
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tion des Sirènes ? Doublera-t-il, sans y sombrer, les deux caps funestes de Charybde et de Scylla ? Atteindra-t-il enfin cette Ithaque où deux cœurs fidèles guettent anxieusement son retour ? Seuls, les oracles pourraient le dire.
Mais, qu’il sorte vainqueur de ces épreuves suprêmes, ou qu’il y succombe, Calypso ne le reverra plus !