ULYSSE EN ITHAQUE
25 octobre 1884.
Le départ d’Ulysse pour les Iles Hyperboréennes n’était qu’une feinte : il fallait se mettre en garde contre les poursuites jalouses de Calypso, dépister les fidèles serviteurs qu’elle ne manquerait pas de lancer sur ses traces. Il avait bien essayé de s’en faire des complices, en couvrant d’or Klaudios, l’ilote de Laconie, son épouse Fortunata, la jeune esclave Thessalienne, et la vieille matrone préposée aux soins du gynécée. Mais il eut peur que, lui parti, ce trio mercenaire ne retombât sous le charme dont il avait été lui-même si longtemps englué. Et c’est en prévision de ce retour qu’il usa d’artifice, justifiant encore ce renom — que nous a transmis le bon Homère — du plus astucieux entre les Grecs.
Mais, dès que la falaise où Calypso promenait son inconsolable douleur se fut effacée dans
les brumes du lointain, Ulysse donna l’ordre à son équipage de virer de bord et de mettre le cap sur Ithaque.
Quand ils atterrirent, le soleil descendait à l’horizon. On jeta l’ancre ; et le divin Ulysse, après avoir donné le mot d’ordre à ses hommes et baisé le sol natal, s’engagea seul dans les sentes familières.
Tout en marchant, il sentait qu’un air plus pur gonflait sa vaste poitrine ; par une délicieuse hallucination, il lui sembla que tous les arbres de la route le reconnaissaient, comme il les reconnaissait lui-même, et lui souhaitaient la bienvenue ; au coin de toutes les bornes, chantait le choeur des tendres souvenirs ; et, dans son âme tourmentée , un inexprimable attendrissement s’enfiltrait goutte à goutte, comme la rosée du ciel dans les gazons flétris.
Il atteignit enfin le seuil domestique. Comme il l’allait franchir, du fond de la cour qui précède l’habitation, le bruit de deux voix alternées vint à son oreille, et, dans l’ombre descendante, il vit se dessiner un groupe formé d’un vieillard et d'un enfant, l’un aux cheveux blanchis, à la taille caduque, l’autre à la toison dorée, aux muscles vigoureux. Dans ce vieillard, Ulysse reconnut son fidèle Eumée ; quant à cet enfant, son cœur de père ne s’y pouvait méprendre : c’était son cher Télémaque.
Le vieillard disait :
« Monseigneur, vous avez lancé le disque d’une main sûre ; vous avez frotté vos reins d’huile et
OCTOBRE
vous êtes sorti vainqueur du pugilat... L’heure est venue de tenter la suprême épreuve I »
Et, du doigt, il montrait à l’enfant l’arc du divin Ulysse, cet arc colossal que son bras, affaibli par l’âge, était impuissant à manier.
Alors Télémaque se raidit sur ses petites jambes, prit l’arc de la main gauche, glissa le javelot dans la rainure, et, rassemblant toutes ses forces, tira vigoureusement de la main droite sur la corde d’airain. La corde gémit sous l’effort, et le javelot, décrivant une courbe harmonieuse, s’alla ficher profondément en plein but.
Ulysse eut un tressaillement d’orgueil paternel. Il ouvrit les bras pour y serrer ce digne fruit de ses entrailles. Mais, entre eux, se dressa, comme un spectre, l’image plaintive de Pénélope ; et, contournant le mur de clôture, il entra dans le logis par une porte dérobée.
Il franchit l’atrium, silencieux et désert, où les Dieux Lares veillaient, seuls, sur leurs socles de marbre, traversa plusieurs pièces où régnaient le même silence et le même abandon, et parvint ainsi jusqu’à la porte du gynécée, sous laquelle filtrait une lueur discrète. Là, comprimant d’une main le tumulte de son cœur, et de l’autre soulevant l’épaisse tenture, il regarda.
Près d’une petite table où brûlait une lampe fumeuse, Pénélope, en habits de veuve, assise devant son métier, s’acharnait à la tâche vingt fois achevée, et vingt fois reprise. A ses pieds, sur une toison blanche, Argus, le vieux chien du Maître, dormait d’un lourd sommeil, semblable à la mort.
Les murs n’avaient plus leur primitive physionomie. Les tentures anciennes avaient été remplacées par des tentures nouvelles : celles-là chantaient la jeune gloire d’Ulysse, celles-ci sa gloire récente. On y lisait en cinq panneaux, ornés d’alexandrins épiques, l’épopée merveilleuse du prince indien, Nana-Saïbos. Sur un autre, des doigts arachnéens avaient fixé la sombre légende de Makbetidès, le farouche roi de Scotie, et de sa douce compagne.
Parfois, Pénélope s’arrêtait, songeuse, l’aiguille immobile sur la trame interrompue ; et de sa paupière, où le chagrin avait mis un cercle bleuâtre, s’échappait une grosse larme, qui, glissant le long de sa joue pâle, venait se mêler , perle liquide , aux perles d’or de sa broderie.
Tout à coup, Argus, agitant sa queue avec une impatience nerveuse, fit entendre un jo)eux aboiement.
— Paix, Argus ! gronda Pénélope... cette joie est hors de saison, tant que le Maître n’est pas revenu !
Mais le chien, bondissant vers la porte, se dressa tout debout le long de la tenture, et, comme s’il avait mis dans cet élan ses dernières forces, retomba lourdement sur le sol.
Il était mort !
Pénélope comprit ; tout son sang reflua vers son cœur; elle se leva, toute frissonnante, et, d’un pas lent, presque automatique, elle marcha vers celui que sa tendresse avait deviné.
OCTOBRE
Ulysse était devant elle, les genoux pliés, n’ayant qu’un mot sur les lèvres :
« Pardon î »
Mais elle, le relevant d’un geste plein de noblesse :
« Il ne vous sied point, lui dit-elle, de vous humilier... Vous êtes mon seigneur et maître... je ne suis que votre humble servante !... Jupiter vous avait éloigné... Jupiter vous ramène... que Jupiter soit béni ! »
Puis, appelant ses femmes, elle versa l’eau lustrale dans une. aiguière d’or, y mêla de molles essences, et, dénouant la chaussure poudreuse du voyageur, elle lava, de ses propres mains, ses pieds meurtris par la marche.
A ce moment entra Télémaque... Ici, nous jetterons un voile sur les épanchements délicieux de ces trois êtres, qui, jusqu’à la douzième heure, répétèrent sur tous les tons, dans des embrassements sans fin, la rapsodie ionique : « Bonheur de se revoir ! »