L’AMOUR FOU
27 octobre 1884.
Le bruit courait ce soir, au Vaudeville, que mademoiselle Raymonde, du Palais-Royal, avait été frappée, dans la journée d’hier, d’aliénation mentale.
Vérification faite, il s’agit d’une simple surex-
citation nerveuse, et la raison de la sympathique artiste ne semble heureusement pas en péril.
C’était le 22 mars 1869. Les Bouffes-Parisiens étaient heureux. Offenbach y régnait en maître; et ses deux compères, Henri Meilhac et Ludovic Halévy, désertant le passage des Panoramas, étaient venus, sous le pavillon de la Grande- Duchesse, tenter la fortune au passage Choiseul.
Ce soir-là, les fauteuils et les avant-scènee faisaient prime. Songez donc : Hortense Schneider allait paraître dans un rôle qui, d’après la chronique, était une véritable autobiographie. Madame Thierret devait faire Minerve, et, se rappelant ses lointains débuts dans les Burgraves , dialoguer dans la langue des Dieux :
Je viens, moi, la chaste déesse,
Moi, dont le casque d’or est orné d’un hibou ,
Moi, déesse de la sagesse...
Les « pannes » avaient été distribuées à tout un essaim de jolies filles dont quelques-unes ont eu des fortunes diverses : Alice Régnault, qui, depuis, a troqué le gant à dix-huit boutons contre une mitaine de soie; Christiane, la pupille du joyeux Christian, des Variétés, que la finance a prise au théâtre, pour en faire une exquise mère de famille ; et Valtesse, qui, des pages, est passée aux Égéries, et qui, s’inspirant du plus aimable éclectisme, a gravé successivement sa triom-
OCTOBRE
phante devise : Ego! sur les arbres des Jardies, à la devanture des libraires et sur les palettes illustres de l’avenue de Villiers.
Mais ce qui mettait en révolution tous les gilets en cœur — on en portait alors — et toutes les cravates blanches, c’étaitle début promis, dans la Diva , d’une jeune fille, presque une enfant, venue toutexprès de laGironde pourfairel’Amour, - — c’est, bien entendu, du rôle que je parle.
La débutante avait sa légende, avant même d’avoir débuté. Un jour, les habitués de la mère Lafont, à Bordeaux, virent apparaître, derrière le comptoir où, jusqu’alors, la bonne dame avait trôné seule , une délicieuse créature , blonde comme les blés, fraîche comme une pomme d’api, dont la bouche, largement ouverte en un gai sourire, avait l’aspect d’une grenade aux pépins d’ivoire, le tout éclairé par une paire d’yeux où le soleil de là-bas semblait avoir mis toutes ses flammes et l’Océan tout son azur. La fortune de l’établissement était faite. On y vint de tout Bordeaux, moins pour se rafraîchir au cellier de la mère Lafont que pour se brûler aux regards de la jolie Raymonde. Mais la jolie Raymonde était, pour ces appétits de province, un morceau trop friant. Et voilà qu’un beau matin les habitués trouvèrent le comptoir vide et la cabaretière en larmes. L’ingénue avait filé sur Paris, nuitamment, et, comme dit la romance,
En emportant un... ténor sous son bras !
L’histoire avait couru les gazettes : aussi toutes
les séductions de l’affiche, annonçant la première de la Diva, s’effaçaient-elles devant ces huit lettres : Raymonde, mises en regard de ces six autres : l’Amour.
Le premier acte et la première moitié du second furent écoutés avec une froideur nuancée d’impatience : la débutante n’en était pas. Mais, dès qu’elle apparut, à travers une vapeur de gaze, moulée dans son maillot couleur de chair, ses petites ailes battant sur ses épaules éblouissantes, il courut, de l’orchestre au cintre, ce frisson voluptueux qui dut secouer le vieil aréopage, quand Phryné, pour plaider sa cause, eut recours aux arguments que l’on sait. .
Raymonde aurait pu faire comme Phryné : s’en tenir à l’éloquence plastique. Elle parla. Que dis-je? elle chanta. Et, dans le murmure des respirations haletantes, on entendit ces vers qui, tombés de ces lèvres où nichaient tant d’amoureuses promesses, avaient l’air d’une profession de foi :
Mesdames, messieurs, moi, je suis l’Amour 1 Chacun peut ici me faire sa cour !
La voix était mince, mince, avec l’acidité d’un fruit vert. Mais bah! C’était la fête des yeux et non celle des oreilles ! Avec des jambes ainsi modelées, le reste eût été vraiment du superflu !... Ah! ces jambes! Un poème de Parny relié en soie rose, comme dit galamment l’historiographe des Jolies Actrices de Paris... On en parla longtemps de ces jambes, au Café Riche, au Grand-
OCTOBRE
Seize, à la Maison-d’Or, au Moulin-Rouge, chez Bignon, chez Brébant, partout où de jeunes messieurs, doués le plus souvent d’un conseil judiciaire, font, défont et refont les réputations du jour.
Mais on ne peut pas jouer rien que l’Amour, du moins au théâtre. Dans la vie dramatique, les plus belles jambes du monde sont parfois obligées de garder l’incognito. Le jour où Raymonde ne put plus exhiber les siennes, le charme fut rompu. Il alla diminuant à mesure que s’allongeaient ses jupes. D’où l’on peut conclure que, si Sosthène de Larochefoucauld eût été surintendant des théâtres, l’aimable fille n’eût jamais connu les joies éphémères de la popularité.
Elle passa le siège et la Commune à Bordeaux. Puis, elle s’en fut au Caire; et nous apprîmes que, là-bas, sans doute par horreur de la polygamie, elle s’était faite monogame, en épousant un de ses camarades, le ténor Emmanuel. Mais Alfred Naquet n’avait pas encore commencé sa croisade, que ce couple impatient avait déjà fait l’essai loyal du divorce.
De retour en France, elle vagabonda de théâtre en théâtre, plus souvent dans les avant-scènes que sur la scène. Elle s’était, en dernier lieu, fixée au Palais-Royal. Et quand elle se montrait, de temps à autre, dans un de ces rôles habillés, qu’elle tenait, d’ailleurs, avec une rare élégance, je fermais machinalement les yeux, et je revoyais dans le lointain du rêve, ces jambes troublantes... et ces jambes avaient une voix, une voix mince,
mince, avec une acidité de fruit vert... Et cette voix disait :
Mesdames, messieurs, moi, je suis l’Amour!
Chacun peut ici me faire sa cour!
Coïncidence étrange. Ce soir, au Vaudeville, où le bruit courait qu’elle était folle, on jouait Y Amour !
Pauvre Raymonde !
NOVEMBRE
NOVEMBRE