MORS-VITA
2 novembre 1884.
C’est la fête des Morts !
Et — par une de ces antithèses dont le symbolisme déconcerte les sceptiques — c’est aussi la fête de l’Immortelle — la fleur qui ne meurt pas !
Le culte des morts, qu’on trouve à l’origine comme au déclin de toutes les civilisations, repose isur la croyance innée au recommencement, sur la survivance de ce qu’il y a d’immatériel en nous à ce qu’il y a de périssable. Mettez l’incroyant le plus endurci devant le cercueil d’un être cher — ■ père, mère, femme, enfant — et grattez-lui l’épiderme,.. vous retrouverez dessous le charbonnier, avec sa foi naïve et son espoir indestructible dans un « au delà » plein de redoutables ténèbres, mais plein aussi de consolantes clartés.
Entre ces deux termes : Mors-Vita, il n’y a qu’un inconnu, mais ce n’est pas « Néant » qu’il s’appelle. La Vie est un livre au bas duquel une main humaine n’écrira jamais le mot : Fin.
Je défie les plus malins d’expliquer par une autre cause l’invincible élan qui, chaque année, à cette date, pousse vers les cimetières tous les
mondes habités, et, pendant vingt-quatre heures, concentre, dans les enclos de la Mort, toute la vie des peuples.
Croyez-vous sincèrement que, sur les tertres fleuris, tant de larmes amères seraient versées, si ces larmes ne devaient mouiller que des cendres à jamais éteintes ? Croyez-vous que, sur les marbres, tant de douces paroles seraient murmurées, si ces paroles ne devaient pas être entendues? Croyez-vous que tant de coeurs pieux battraient contre les grilles, si, de l’autre côté, ces battements ne devaient pas éveiller des échos sympathiques ? Superstition, direz -vous. Mais la superstition qui, à un jour dit, prend tout l’univers aux entrailles ressemble beaucoup à la foi.
Paris a perdu tous les respects ; il a renié tous ses cultes ; mais il a gardé le respect de ceux qui ne sont plus ; il est resté fidèle au culte du souvenir. Il lui sera beaucoup pardonné, parce que, du naufrage de toutes les croyances, il a sauvé cette épave suprême ; il lui sera beaucoup pardonné, parce que, dans cette mêlée furieuse des idées, des intérêts, des revendications, des colères, des haines, des appétits, il observe religieusement cette trêve annuelle: la Trêve des Morts.
Il y a, je le sais, des pauvres diables, affolés de la politique, qui, méconnaissant cette trêve, refusent de désarmer, appellent les morts à la rescousse et les adjurent d’être leurs complices. Cette exploitation du cadavre a je ne sais quoi
NOVEMBRE
de sacrilège et d'impie. Mais ceux qui s’y livrent sont plus à plaindre qu’à blâmer. Ils sont plus à plaindre qu’à blâmer, les inconscients qui se font un tremplin d’une tombe, transforment en estrade de club la fosse commune, et battent le rappel des passions mauvaises avec des tibias. Ils ignorent la plus douce des joies, et la plus fortifiante, celle de vivre quelques heures en communion muette avec les êtres tendrement aimés, tendrement regrettés, et qui, s’ils pouvaient parler, ne réclameraient qu’un droit : le droit au silence !
Il y en a d’autres pour qui les cimetières sont de simples musées, ouverts une fois l’an, et qui s’y rendent en pèlerinage... par amour de l’art. L’éternelle morale, celle qui domine nos grandeurs et nos petitesses, trouve encore son compte à cette curiosité. L’histoire de notre pays, la glorieuse... et l’autre, est écrite sur les marbres de nos nécropoles ; et c’est là seulement, comme dans un prétoire inaccessible à la corruption, que la Postérité rend sa justice définitive. Dites-moi les hommages qui- s’empressent autour d’une tombe, les lauriers qu’on y suspend, les fleurs dont on la pare, je vous dirai quel est l’homme qui dort dessous. De ce pèlerinage... par amour de l’art, se dégage ce noble enseignement : que ceux-là seuls ont des titres à l’amour et aux regrets d’un peuple, dont la mémoire jette un lustre immortel sur la Patrie, et n’éveille dans les âmes que des idées d’héroïsme, d’honneur, de loyauté, de travail, de génie, de dévouement et d’abnégation.
Il y en a d’autres, enfin, qui, en ces jours de commémoration pieuse, se cloîtrent dans la solitude attendrie de leur cœur. La porte verrouillée, les volets clos, pour que rien du dehors ne vienne troubler le doux mystère, ils allument la petite lampe, compagne assidue de leurs veilles. Puis ils vont droit au petit meuble dont chaque tiroir renferme un lambeau de leur vie. Ils ouvrent doucement, comme ils ouvriraient une tombe, le tiroir aux tendresses mortes, qui ne s’ouvre qu’une fois l’an ; et, d’une main tremblante, ils étalent devant eux ces témoins de leurs vieilles joies ou de leurs vieilles tristesses : fleur desséchée, lettre jaunie, mèche brune ou blonde, gant dépareillé, ruban sans couleur, flacon sans arôme !... Dansledemijour de la chambre, passent et repassent mille visions charmantes' ou terribles... Les yeux se mouillent à cette évocation d’un passé qu’on croyait mort, et qui ressuscite... Le long des joues glisse une petite larme, et, sous cette rosée, toutes ces douces choses retrouvent une âme, revêtent une forme et prennent une voix !...
Fête des morts !... Fête des vivants !