LE RASTAQUOUÉRISME DANS L’ART
9 novembre 1884.
Paris a brisé hier un de ses joujoux préférés. La poupée Van Zandt avait cessé de lui plaire, il a
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mis la poupée Van Zandt en morceaux. La nébuleuse, qu’en une heure d’engoûment il avait promue étoile de première grandeur, s’en est allée, en un clin d’œil, où vont les... vieilles lunes.
Tu ne fis que passer, et tu n’es déjà plus I
Paris est féroce en ces volte-face soudaines. Comme Saturne, il dévore ses enfants de prédilection. Il met autant de désinvolture à se reprendre qu’il a mis d’inconscience à se donner. Depuis hier, il a jeté plus de pierres dans le jardin de sa victime qu’il n’avait fait pleuvoir de fleurs sur l’autel de son idole. Il a changé la voie triomphale qu’il avait frayée, de ses propres mains, à sa favorite d’un jour, en un douloureux Golgotha. Il l’a couronnée d’épines à l’endroit même où il l’avait couronnée de roses. J’avoue que je ne suis pas à ce point Parisien ; je ne puis oublier qu’il s’agit d’une femme ; et j’ai pour ces créatures détestables et charmantes, infernales et divines, la superstitieuse religion du poète persan.
D’ailleurs, je n’assistais pas à cet égorgement. J’étais à la Renaissance, plus séduit — j’ose le dire, dût-on me traiter de Philistin — par cette tentative artistique que par l’exhibition d’une « petite merveille » surfaite dans une reprise surannée.
Mais si je n’ai pas vu, j’ai lu ; j’ai lu tout ce qui s’est écrit sur cette soirée émouvante ; et, malgré ma longue habitude de lire entre les lignes, il ne m’a pas encore été possible de me
faire une conviction au milieu de tous ces racontars contradictoires.
Ce qui s’en dégage, c’est qu’au moment d’entrer en scène, mademoiselle Van Zandt s’est trouvée atteinte d’une sorte d’aliénation... physique. Mais ces accidents n’éclatent pas, en général, comme un coup de foudre. Il y a des prodromes à l’ivresse, des phases diverses dans son développement. Ça commence, d’ordinaire, par une gaieté fébrile ou, suivant les natures, par une sombre mélancolie. Il est inadmissible, étant donnés l’âge et la condition de la nouvelle Rosine, qu’elle ait atteint d’emblée, sans gradation aucune, le summum du délire alcoolique. Une intempérance invétérée, reconnue, expliquerait seule qu’elle ait ainsi pu donner le change à tant de sympathies éveillées autour d’elle. Et je ne sache point que ce soit ici le cas. Si donc mademoiselle Van Zandt était ivre, comment se fait-il que sa mère, si attentive ; que son habilleuse, si dévouée; que M. Ponchard, le plus vigilant des régisseurs; que M. Carvalho, le directeur à l’œil de lynx ; enfin qu’aucun de ses camarades ne s’en soient aperçus ? Et, s’ils s’en sont aperçus, comment se fait-il qu’ils n’aient pas conjuré le scandale ? Il était avéré dès le premier acte, dèsla scène du balcon, que la jeune artiste n’était pas dans son état habituel : sa coiffure fripée, son air ahuri, ses propos incohérents, ses façons étranges, tout trahissait en elle une exaltation dangereuse. A ce moment, une annonce « — annonce que le simple respect du public ren-
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dait nécessaire — pouvait tout sauver. Pourquoi ne pas la faire, cette annonce ? Pourquoi permettre à cette inconsciente d’aller au-devant du désastre certain ? Pourquoi la laisser elle-même se livrer aux bêtes et s’offrir en holocauste ? Pourquoi ne pas voiler ces hontes, comme les enfants de Noé la nudité de leur père, au lieu d’abandonner cette victime aux huées, aux sarcasmes, aux imprécations des fils de Cham ? Pourquoi ?... Pourquoi ?... Ce sont là des « pourquoi » qu’il eût été peut-être humain d’éclaircir avant de procéder à cette exécution brutale, et qu’il sera peut-être juste de résoudre avant que l’avenir d’une malheureuse artiste soit irrémédiablement perdu !
Mais ce ne sont pas là mes affaires. Je ne veux retenir de ce déplorable incident que la leçon qui en ressort, bien convaincu, d’ailleurs, •qu’elle sera, cette fois encore, comme la précaution du Barbier , une leçon inutile.
Et je dis au public : — Le coupable, en l’espèce, ce n’est pas mademoiselle Van Zandt, c’est vous ! Eh ! quoi, voilà trois ans et plus que vous subissez patiemment ses fantaisies, que vous vous courbez humblement devant ses caprices ! Et parce qu’un beau soir cette domestication vous révolte, cette posture humiliée vous fatigue, vous vous croyez quitte envers elle ! Si, dans cette voie, elle a cru pouvoir aller jusqu’à l’outrance, à qui la faute, s’il vous plaît ! Il y a trois ans et plus qu’elle vous berne, trois ans et plus que ses pieds de nez vous paraissent des gamine-
ries adorables et ses coups de pied au derrière des enfantillages exquis !.. Et pour quelques éclaboussures de gin ou de vin bleu, voilà que vous faites les dégoûtés ! Mais souvenez-vous-en, elle a fait pire encore. Elle a, grâce à vous, introduit sur le plus français de nos théâtres ce ragoût d’exotisme, ce rastaquouérisme artistique, dont nous sommes lentement empoisonnés ! Elle a, grâce à vous, inauguré le règne du charabia sur ces planches où, seule, depuis un siècle, avait droit de cité la belle mélodie française ! Elle a choqué votre oreille, offensé votre goût, macaronisé vos chefs-d’œuvre, transformé la mélomanie parisienne en dilettantisme auvergnat!... Tout cela, vous l’avez permis, vous l’avez trouvé drôle, piquant, excentrique, pas banal du tout .. tout cela, vous l’avez encouragé ! Et parce qu’elle a voulu voir jusqu’où pouvaient aller son empire et votre sottise, parce qu’elle a voulu tenter une dernière fumisterie, vous lancer un défi suprême, vous venez lui dire : « Vous sentez le vin !... Passez au large ! » C’est par trop d’inconséquence, vraiment, ou de naïveté.
Et ce n’est pas tout, ami public ! Si, petit à petit, à la longue, il s’est produit quelques tiraillements entre cette délicieuse perruche et le charmeur d’oiseaux qui, pour vous complaire, l’avait, à prix d’or, attachée à son perchoir, cés tiraillements, c’est vous qui les avez fait naître. Vous l’avez proclamée supérieure à tous les règlements, indépendante de tous les contrats, vous l’avez mise, non hors la loi, mais au-dessus
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de la loi ! Cette loi, qu’en argot de théâtre on appelle un engagement, cette loi si dure pour nos artistes à nous, qui, à la moindre infraction, les frappe dans leurs économies par les amendes, dans leur repos par des tyrannies sans nom, dans leur fierté par des mercuriales du premier sous-ordre venu, vous en avez fait une trame aux mailles largement ouvertes, par où pouvait passer, selon son bon plaisir, cette pensionnaire privilégiée! Rentrées tardives après les vacances, répétitions manquées, bandes sur l’affiche à la dernière heure, ordre des spectacles bouleversé au gré d’un caprice, impertinence envers les auteurs, dédain des camarades, mépris de vous-même, — vous vous êtes fait le complice docile de ces... libertés que, partout ailleurs, on traiterait par le knout ou, du moins, par les douches ! Et, ce faisant, vous avez fait du théâtre, national entre tous, le théâtre d’une étrangère, une machine où, quand ce rouage s’arrête, la vie est fatalement suspendue, où les autres rouages, jadis essentiels, ne sont plus que d’onéreuses et gênantes superfluités !
Voilà votre oeuvre, ami public ! Et, parce qu’elle porte ses fruits, vous prenez la mouche ! Tu te fâches, Jupiter ? Tu as tort. Tu l’as voulu, ne te plains pas ! Que la leçon, du moins, te profite. Elle est cruelle... il faudrait s’applaudir de l’avoir reçue, si, dans toutes les âmes et dans toutes les intelligences françaises, elle enfonçait cette conviction que « le rastaquouère, en art, c’est l’ennemi ! » Le rastaquouérisme, au théâtre,
est le mal secret qui, lentement, mais sûrement, nous consume et nous ronge ! Evohé ! le rastaquouère est roi ! Quel génie ! Quel dentiste ! Il n’y a que lui ! Il n’y a que lui ! Tout ce que nous avons de personnel, d’original, de bien à nous — notre génie propre et nos traditions nationales — s’efface et disparaît dans le rayonnement de cette dictature envahissante. C’est une nouvelle invasion des barbares, mais dirigée, cette fois, contre les esprits ! Et si l’on ne se hâte d’opposer une digue à cette marée montante, un jour ou l’autre elle finira par nous submerger. Et, ce jour-là, ce sera fini de la France artistique.
J’ai lu quelque part chez les Goncourt : « Il y a des fortunes qui crient à l’honnête homme : « Imbécile ! Triple imbécile ! »
Il y a des tolérances qui crient à tout bon Français : « Idiot ! Triple idiot ! »
Quand donc aurons-nous à cœur d’être une lumière, non un reflet ; un foyer, non une auberge ; de réserver nos sympathins, nos engouements, nos indulgences pour ceux ou celles qui sont de notre race, de notre sang et de notre chair ?