UN NEZ EN LOCATION
18 novembre 1884.
Un monument à Gil Pérès !
L’opinion publique a qualifié comme il convient cette idolâtrie posthume. La question est jugée ;
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et le pauvre garçon, que des amis maladroits veulent écraser sous un bloc de marbre, déclinerait assurément cet excès d’honneur... s’il avait voix au chapitre.
Car il était homme de sens autant qu’homme d’esprit. Il était loin d’apporter dans la vie F ((outrance » qu’il apportait au théâtre ; et bien que, sur le tard, la Folie l’eût touché de son aile, j’ai rarement connu nature plus correcte et cerveau mieux équilibré.
Gil Pérès, entre autres mérites, eut celui d’être un des rares comédiens de ce temps-ci, qui, l’histrion dépouillé, le fard essuyé, n’emportent pas après eux le fumet âcre de leur profession. D’une éducation parfaite, aimable, distingué, point cabotin, homme du monde, causeur intarissable, il faisait aussi bonne figure dans un salon que sur les planches. Ayant le flair du théâtre, le sentiment exact des situations, la divination du mot juste, du mot qui porte, il fut, pour les auteurs dont il faisait valoir les oeuvres, plus qu’un interprète hors de pair, un utile collaborateur. Lambert Thiboust, en particulier, dut beaucoup, et il le disait hautement, à sa fréquentation constante ; il avait fait de lui le compagnon de toutes ses heures et l’auxiliaire de tous ses travaux.
Un soir qu’ils étaient ensemble à Mabille, ils y firent la rencontre d’une fille belle comme le jour et spirituelle comme... le rapport de M. Leroy.. On s’en alla souper chez Vachette, — c’était Vachette alors, et on soupait encore. Au dessert, la
grue voulut percer l’incognito de ses deux compagnons :
— Pourquoi donc qu’on t’a décoré ? demandat-elle à brûle-pourpoint à Lambert.
— Pourquoi qu’on l’a décoré ? répondit Gd Pérès. Ah! ma petite, en voilà un qui ne doit pas son ruban à l’intrigue !... Il travaille!... il travaille !...
— Et qu’est-ce qu’il fait de son état?
— De ses deux états, tu veux dire!. .. Figuretoi qu’il est en même temps acteur à l’Odéon et commissaire de police...
— Où ça ?
— A Orléans !
Il avait de ces fantaisies imprévues et charmantes. Une autre fois — je n’ose dire la date, tant c’est loin ! — les artistes du Palais-Royal s’étaient réunis au café, voisin du théâtre, où Grassot débitait son fameux punch. Il y avait, en outre, quelques auteurs dramatiques, entre autres Barrière et Thiboust, déjà nommé, et quelques gens de lettres, entre autres Adolphe Dupeuty, mort récemment, et quelqu’un qui me tient de très près. Le nez d’Hyacinthe, -comme toujours, était le point de mire, la cible de tous les lazzis. Ils s’y plantaient comme des épingles dans une pelote, si bien que, perdant patience, le propriétaire de ce mirifique appendice s’écria :
— Prenez-le donc, mon nez, et que ça finisse !
— C’est dit ! répliqua Gil Pérès.
Et hélant le garçon :
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— Apportez, lui dit-il, tout ce qu’il faut pour écrire. Toi, Dupeuty, tu feras le notaire; ces messieurs feront les témoins. Ecris, je dicte.
Et il dicta :
« Entre les soussignés, Hyacinthe, artiste dramatique et propriétaire à Montmartre, d’une part; et Gil Pérès, également artiste et propriétaire d’une faible partie de l’île de Beauté, sise à Nogent, d’autre part ;
» Il a été convenu et arrêté ce qui suit :
» Article premier. — Le sieur Hyacinthe loue et cède son nez au sieur Gil Pérès pour toute la durée de leurs engagements, à l’effet de servir de truc , d'emblème , de talisman et, bref, à toutes les nécessités du répertoire.
» Art, 2. — Le nez précité sera mis à la disposition du sieur Gil Pérès à dater des répétitions dites au quatuor , afin qu’il puisse s’habituer au maniement dudit cartilage.
» Art. 3. — A la fin de chaque soirée, le nez, après avoir servi, sera placé dans une boîte à violon.
» Art. 4. — Il est expressément interdit audit sieur Gil Pérès de s’en servir pour bals masqués ou de l’employer comme éteignoir.
» Art. 5. — Ledit nez devra, chaque fois, être livré propre et parfaitement nettoyé; mais, à partir de ce moment, le sieur Pérès sera chargé de vider, à ses frais, les deux fosses nasales.
» Art. 6. — - Le sieur Pérès s’engage, sous peine de retrait dudit nez, à ne jamais placer
l’objet dans un endroit humide et à ne jamais l’astreindre à d'autres usages que ceux dûment autorisés par la censure.
)> Art. 7. — Dans le cas où les besoins du service appelleraient la troupe à Bade ou ailleurs, le sieur Pérès fera voyager le nez à ses frais. Cependant il lui sera loisible de s’en servir comme chancelière pendant toute la durée du trajet.
» Art. 8. — .............. M
» Art. 9. — Si le sieur Gil Pérès venait à rompre son engagement, il est bien entendu que ledit nez reviendrait, après expertise, à son véritable propriétaire.
» Art. 10. — En cas d’émeute, ledit nez ne peut, sous aucun prétexte, servir de barricade.
» Toutes ces réserves faites, le sieur Gil Pérès peut jouer avec l’objet selon les besoins de son art; il peut le grimer, l’aplatir, le relever, l’allonger, y suspendre des anneaux, le faire priser et même s’asseoir dessus, sans que le sieur Hyacinthe puisse, en aucune façon, s’opposer à ces aimables espiègleries.
» Fait double et de bonne foi, par devant et par derrière MG Dupeuty (Adolphe). »
De ceux qui signèrent en qualité de témoins, la plupart sont morts ; et les quelques survivants ont divorcé, de longue date, avec la douce Folie qui dicta cet acte extra-légal.
Ceux-là me sauront gré de les avoir rajeunis de vingt ans et plus. Ces aubaines-là sont si rares î
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