LA GAGNOTTE DU PAUVRE
26 novembre 1884.
Le froid et la faim ! — Voilà le double problème qui surgit tous les ans, à cette époque, avec une effroyable périodicité, et que les menaces d’épidémie, aujourd’hui conjurées, grâce à Dieu, vont rendre, cette année , plus poignant encore.
Comment le résoudre ?
Quand le thermomètre est au-dessous de zéro, quand le travail est suspendu, quand l’outil est inactif dans les mains de l’ouvrier, quand des milliers de pauvres diables agonisent dans des galetas sans feu, devant des huches sans pain, c’est à ces termes étroits que se réduit la « question sociale ».
Tous les meetings, toutes les conférences, toutes les réunions publiques et privées, tousles discours, toutes les croisades en faveur des droits de l’homme et de la femme, ne sont que chimères plus ou moins généreuses quand l’inégalité des conditions met en péril tant d’existences humaines. Le premier droit de l’homme et de la femme, c’est de ne mourir ni de froid ni de faim. Le premier devoir de ceux qui sont à l’abri de cette double fatalité, c’est d’en défendre et d’en garantir leurs semblables.
On dit que la faim fait sortir le loup du bois. La faim, lorsqu’elle est aiguillonnée par le froid,
fait sortir de leurs mansardes, glacées comme les huttes du pôle et faméliques comme le radeau de la Méduse, ces hommes à visages pâles et ces femmes à demi-nues, tantôt seules, tantôt les bras chargées d’une marmaille en guenilles, qui, le soir, à la nuit tombante, vous accostent au coin des rues, se cramponnent à vos fourrures bien chaudes, et vous murmurent à l’oreille dans un sanglot : « Par pitié, monsieur, je n’ai pas mangé depuis vingt-quatre heures!... Monsieur, ma vieille mère grelotte devant le foyer éteint !... Monsieur, mon pauvre petit se tord de besoin après ma mamelle vide !... Monsieur, sauvez-moi de la honte!... La charité, s’il vous plaît ! »
Par une anomalie étrange, c’est à ces heures sinistres que les gardiens de l’ordre public appliquent avec le plus de rigueur les règlements relatifs à l’interdiction de la mendicité. Peut-être serait-il humain de choisir une heure plus opportune, celle, par exemple, où les aubépines sont en fleurs, où les oiseaux chantent dans les arbres, où l’air est tiède et le ciel bleu, où tout est chansons et sourires, où la vie est bonne et facile pour tous, où les cris de l’estomac se perdent dans les cris d’allégresse universelle, où le travail fleurit dans les chantiers, où la misère elle-même a des airs de fête ! Mais, par le froid, par le chômage, n’est-ce pas, vraiment, une pitié ?
Or, à ces trois causes d’anémie sociale, le chômage, la faim et le froid, une autre s’est venue joindre, qui, si le bon sens public ne l’avait paralysée, aurait fait, cet hiver, une vaste solitude
NOVEMBRE
de ce grand et généreux Paris, dans le cœur duquel toutes les misères trouvent un écho compatissant, et dont la charité féconde, ingénieuse, inépuisable, toujours en éveil, s’émeut et se multiplie en faveur de tous les déshérités.
Ce nouvel agent de démoralisation, c’est la panique, — la panique causée par le spectre noir du choléra !
Le choléra !... Il y a quinze jours, je n’aurais pas écrit ce nom à cette place, mon rôle étant d’amuser et non d’effrayer mes lecteurs. Aujourd'hui, je l’écris hardiment, car il a perdu sa vertu terrorisante, car il en reste à peine l’impression d’un cauchemar rapide, et l’angoisse de l’avoir subi se dissipe devant la certitude joyeuse d’en être définitivement délivrés.
Oui, définitivement! Le sinistre voyageur n’a fait que prendre langue à Paris ; il n’a pas même ouvert ses malles, ayant vu d’un coup d’œil que, dans ce milieu peu sympathique et cuirassé contre ses entreprises, il aurait du mal à se faire adopter. Et il est parti dare-dare pour une destination inconnue. Bon voyage! Mais, en le félicitant d’avoir abrégé sa visite, on ne lui peut reprocher qu’une chose, c’est de n’avoir pas gardé l’incognito.
On va crier au paradoxe, — mais, au lieu de s’affliger que cette visite ait été faite, on devrait s’en applaudir, car il en est résulté cette double preuve : que le choléra n’a plus aucune chance de s’acclimater chez nous, et que, grâce à ses admirables défenses hygiéniques, Paris est, de
toutes les villes du monde, la plus sûre, la plus saine et la mieux gardée contre toutes les contagions.
Eh bien ! n’en déplaise aux alarmistes quand même, à ceux qui jouent du spectre noir comme on jouait jadis du spectre rouge, cette conviction fortifiante commence à s’imposer à tous les esprits, au dedans comme au dehors. Cela se sent, se devine, se voit à mille symptômes : aux hôtels qui, jadis vides, se peuplent; aux boulevards qui s’égaient ; aux attardés de la villégiature qui rentrent ; aux trains qui, chaque jour, nous ramènent des myriades de provinciaux ou d’étrangers ; aux recettes des théâtres qui montent ; aux plaisirs qui s’organisent ; aux physionomies des négociants qui s’épanouissent ; à l’air de joie qui, toutà coup, a remplacé l’air de morne tristesse dont Paris était embrumé.
Paris est redevenu Paris ! Et son premier devoir, en reprenant possession de lui-même, est de songer à ses pauvres. 11 faut qu’il organise le plaisir, car le plaisir est pour lui l’instrument le plus efficace et l’auxiliaire le plus puissant de la charité.
Il faut que Paris s’amuse, pour que ceux qui auront froid aient de quoi se chauffer, pour que ceux qui auront faim aient de quoi se nourrir.
Il faut que Paris s’amuse, parce que, quand il s’amuse, il a l’âme compatissante et la générosité facile ; parce qu’il paie volontiers à ceux qui souffrent et qui pleurent l’impôt de la fête et du plaisir.
NOVEMBRE
Donc, qu’on reçoive, qu’on dîne, qu’on danse, qu’on donne la comédie, que les soirées succèdent aux raouts et les cotillons aux soirées
mais que sur toutes ces joies mondaines,, que sur toutes ces folies des heureux, on prélève l’obole des déshérités !
Pour donner à ma proposition une forme sensible, je voudrais que, dans toutes les maisons où l’on s’amuse, il y eût, comme dans certains cercles :