A LA SORBONNE
8 décemhre 1884.
Ce matin, pour la rentrée de M. Caro, foule énorme à la Sorbonne. Dès neuf heures, le long de la vieille église, une queue ondoyante, où les âges et les sexes se mêlaient dans un coude à coude pittoresque, déroulait ses interminables anneaux. La chaire a ses fanatiques comme le théâtre, et l’auteur de Y Idée de Dieu fait recette à la salle Gerson autant que sa caricature à la salle Richelieu. Ici comme là, on refuse du monde au contrôle; ici comme là, on fait plus que le maximum.
Pour raconter cette belle première, on me permettra de m’approprier la méthode de mon excellent collaborateur, le Monsieur de l’Orchestre. Elle a pour elle, outre tant d’autres mérites propres à son ingénieux inventeur, le mérite inappréciable de la clarté.
i° Le décor. Un vaste rectangle, avec des banquettes disposées en amphithéâtre. Le long des frises, des bas-reliefs sans caractère pour tout ornement. Aux nudités qu’il énumère dans Na mouna , Musset aurait pu joindre la salle Gerson. C’est le triomphe du nu, mais du nu déplaisant et
DÉCEMBRE
maussade. Ça vous a des airs antiques, à faire croire qu’on n’y a rien changé depuis Abailard. Le jour y tombe en pluie d’un plafond vitré comme celui d’un atrium romain, un jour gris et blafard, qui filtre péniblement à travers les couches de poussière superposées et qui donne à toutes les physionomies un aspect falot et macabre. Au niveau du sol, faisant face aux gradins, une sorte de comptoir en bois luisant et criblé de lézardes, avec le verre d’eau traditionnel sur un plateau d’étain. C’est la tribune. Il faut vraiment que la pièce ait de l’estomac et que le premier rôle ait l’oreille du public pour résister à cette mise en scène dont ne voudrait pas un théâtre forain.
20 Le public. Ceux qui viennent à la salle Gerson, une fois par hasard, en curieux, sur la foi de racontars fantaisistes, risquent fort d’être cruellement déçus. Ce coin delà Sorbonne n’est pas, comme le prétendent de mauvais plaisants, une succursale du champ de courses ou de l’allée des Poteaux, et le cours de M. Caro 11e figure pas, comme le five o’clock , parmi les mille et une obligations de la vie mondaine. Ce fameux parterre d’élégantes et de jolies femmes, devant lequel l’éminent professeur passe pour développer ses doctrines spiritualistes, est une pure fumisterie. D’ailleurs, dans ce milieu grisâtre, embrumé des vapeurs du matin, il n’y a ni élégantes ni jolies femmes ; — toutes — celles-là... et les autres — ressemblent à lady Macbeth, dans la scène du somnambulisme. Encore une légende à démolir.
Ce n’est pas que le faubourg Saint-Germain et les Champs-Elysées ne fournissent leur contingent à ces fêtes hebdomadaires de l’esprit et que M. Caro ne sente monter autour de sa chaire comme un parfum subtil des salons dont il est le leader écouté. Ce dilettantisme en vaut bien un autre. Mais toutes les « Carolines » ne viennent pas de ces régions extra-pschutt. Elles se recrutent un peu partout, notamment dans les sphères studieuses où les femmes — les jolies et... les autres, surtoutles autres — commencent à risquer leur bas d’azur. Elles constituent, en somme, une agréable minorité qui se noie dans le flot mouvant des crânes chauves, des vieilles barbes et des jeunes moustaches, les illustres d’hier et les illustres de demain, venus là, les uns pour faire un cortège d’honneur à leur digne émule, les autres pour se former à ses éloquentes leçons.
30 L’artiste. Son portrait n’est plus à faire. Il est, dans la plus haute acception du mot, le vir bonus diçendi periius. Ceux qu’il a conquis, il y a vingt ans, par la « probité » de sa doctrine, il les retient encore, après vingt ans, parle charme de sa parole, autour de sa chaire. Pas une désertion, et chaque jour de nouvelles recrues. On a cru l’amoindrir en le baptisant l’Octave Feuillet de la philosophie. Il n’est pas plus atteint par cet éloge à double tranchant qu’Octave Feuillet par la qualification ironique de Musset des familles. En ce qui concerne M. Caro, l’assimilation avec l’auteur de M. deCamorsost des plus heureuses,
DÉCEMBRE
et il y a des affinités frappantes entre la manière de l’orateur et celle du romancier. Sans entrer dans un parallèle déjà fait, et d’une façon définitive, ils possèdent au même degré, l’un et l’autre, cette qualité si française, et qui, par ce temps de démocratie envahissante, va s’affaiblissant chaque jour, — l’urbanité. Aussi je ne sache pas qu’à ce point de vue spécial, et d’ordre tout à fait supérieur, il y ait une meilleure école que le cours de M. Caro pour la jeunesse contemporaine.
Et il l’aime, cette jeunesse, la réserve de la France, comme il le disait ce matin au début de sa leçon. Il l’aime, parce que, selon la parole d’un grand écrivain, « elle est la page blanche sur laquelle s’écrira l’avenir » ; et parce qu’il considère comme l’honneur de sa vie, comme sa plus haute ambition, de « pouvoir écrire quelques lignes sur cette page ».
M. Caro n’a pas de ces envolées, de ces coups d’aile, qu’avait son ancêtre en éloquence sorbonnienne, le grand Michelet. Michelet, dans son enseignement, était un tantinet révolutionnaire. Il saisissait au vol tous les incidents, soit intérieurs, soit extérieurs, pour attiser les passions ardentes dans l’âme de son jeune public. Un jour qu’il vaticinait — c’était sa méthode, — à la Sorbonne, presque à la porte de l’amphithéâtre éclata ce cri strident :
— Arrrchand d’balais !
L’orateur fit un soubresaut et, suspendant sa période.
— Vous l’avez entendu, messieurs ! s’écria-t-il
d’un ton de prophète inspiré... Cette voix est la même qui tonnait aux portes du Jeu de Paume, à l’époque de l’immortel serment de 89 !... La même qui murmurait sourdement, en 1815, au moment où le sol de la patrie était foulé par les hordes étrangères !... La même qui rugissait à l’heure de l’arrestation de Manuel et qui, plus tard, éclatait enfin, en 1830 !... Car, sachez-le bien, messieurs, cette voix, c’est la voix du peuple ! »
Et tout le public en chœur se mit à hurler la Marseillaise !
Tout ça pour un marchand de balais !
M. Caro n’est pas de cette école-là. Son œuvre est une œuvre d’apaisement, non d’excitation, de concorde, non de haine. Il est maître de son public comme de lui-même; il sait où il va et ce qu’il veut, convaincu qu’il va vers la vérité et que ce qu’il veut est bon. Jamais la jeunesse de France ne hurlera la Marseillaise au cours de M. Caro.
En voyant, ce matin, avec quelle avidité sympathique cette jeunesse buvait la parole du maître, un rapprochement bizarre m’est venu dans l’esprit.
Le soir de la première du Cousin Jacques , au Gymnase, mademoiselle Angelo, après une scène où elle avait déployé tous ses charmes, rentrait dans la coulisse, lorsque Louis Leroy, l’auteur de la pièce, se précipitant à ses pieds, s’écria :
— Ce n’est pas Angelo que tu t’appelles, c’est Archangelo !
DÉCEMBRE
Eh bien ! tous ces jeunes gens, suspendus, dans une admiration muette, aux lèvres de l’orateur, semblaient lui dire :
— Ce n’est point Caro qu’on vous appelle, c’est Carissimo !
M. Manuel, à la sortie. — Il va falloir modifier la maxime de l’Ecriture : Et verbum Caro factus est !