INTÉRIEUR D ARTISTE
12 décembre 1884.
A peine habité depuis un an, l’hôtel que madame Judic s’est fait construire rue Nouvelle est mis en vente. Sur licitation, cela va sans dire, et pour satisfaire à la loi qui régit les héritages et qui rend si difficile l’indivision entre majeure et mineurs. Le « home » est le coin de la vie où l’être humain, la femme surtout, met le plus profondément son empreinte, où sa personnalité se révèle le mieux. Et il a fallu cette contrainte du Code pour que l’excellente artiste se résignât à livrer aux profanes le mystère de ses intimités.
Sa bonne fortune, en la tenant éloignée de Paris, a voulu qu’elle n’assistât point à la violation de cette demeure, dont la construction et l’agencement sont, à vrai dire, son œuvre propre. Car elle est sortie, pièce par pièce, de son cerveau ; on retrouve, dans les plus menus détails, l’exquise fantaisie et la capricieuse imagination
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de l’artiste. Elle a collaboré, des assises au faîte, avec son architecte, M. Drevet ; et cette collaboration a produit un des plus rares spécimens de l’architecture moderne, et des plus séduisants. Le style, c’est l’homme, a dit M. de Bufton ; on peut dire, après avoir visité l’hôtel de madame Judic: le logis, c’est la femme.
Je l’ai visité comme tout le monde depuis hier, et je tiens à consigner ici le procès-verbal de cette visite. C’est un document humain, au premier chef, qui servira plus tard à reconstituer certains aspects de la vie artistique sous le consulat de Jules Grévy.
L’hôtel, construit dans le goût du seizième siècle, rappelle les petits châteaux du Blaisois. Sa façade monumentale est percée d’une immense fenêtre avec grand balcon en saillie, et, à l’entresol, de deux larges baies, dont une au-dessus de la porte-cochère en bois de chêne, semée de clous qu’on pourrait appeler de Tolède.
Voilà pour le dehors. Entrons. Au bout d’un couloir immense, ouvrant sur une vaste cour, sont les écuries et les remises, dont une partie en sous-sol — de sorte que les voitures montent au moyen d’un truc très ingénieux, comme les décors de l’Opéra.
Le seuil franchi, nous sommes en pleine Renaissance. Au vestibule pavé de mosaïque aboutit un escalier rond en bois sculpté, tournant dans une cage éclairée par de vieux vitraux français du xvie siècle, où se déroulent d’admirables tapisseries de Felletin, qui forment une série
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continue du premier au quatrième étage.
A l’entresol, dans la salle à manger gothique, avec cheminée monumentale, même luxe de tapisseries. Cette pièce est en contrebas d’un petit salon, dont elle est séparée par quelques marches. Dans cette loggia tout à fait originale, on peut mettre un orchestre de musiciens. Ici, commence l’orgie des bibelots, les faïences surtout, dont madame Judic est fanatique. C’est un éblouissement de plats de Ginori, d’Urbino, d’étains gravés qui valent une précieuse argenterie ; un entassement de bahuts splendides, dont un seul, qui sort de chez Recapey, est estimé trente mille francs !
Au premier, c’est le hall et la galerie de tableaux. Ce hall, aux proportions de cathédrale, paraîtrait froid, sans une cheminée large de trois mètres, où brûle — quand elle brûle — une bûche qui est un chêne tout entier. Au fond, sur la rue, un vitrail d’église, signé Champigneulle, le premier verrier de Paris. Le plafond est en pierre, rechampi de bleu et d’or , et, à la hauteur de trois mètres, s’arrondissent des loggias à l’italienne, où l’on peut s’accouder nonchalamment pour causer avec les visiteurs du hall. Un ressouvenir de Véronèse. Tentures sombres, meubles sévères, hormis le piano d’Erard caché sous un vieux velours de Gênes.
De ce clair obscur mystérieux, on entre en pleine lumière, dans la galerie, longue et gaie, avec le jour aux deux pôles. Aux murs, des ta^ bleaux; sur les socles, des bronzes; et, dans
les vitrines, tous les souvenirs que Judic a rapportés de ses voyages, les objets rares qu’elle a dénichés chez les antiquaires dont elle est la cliente adorée : vieilles dentelles, guipures du temps d’Henri III, bijoux anciens, dont le récent inventaire a révélé la valeur à l’artiste, qui ne la soupçonnait pas ; ivoires japonais d’un prix inestimable ; Saxes sans rivaux ; infinie variété d’orfèvrerie russe ; miniatures dont la plupart sont signées par les maîtres du dix-huitième siècle ; cristaux de roche, etc., etc. C’est l’apothéose du bibelot. Mais la merveille des merveilles, c’est le plafond de Clairin, où le peintre a représenté Judic dans tous ses rôles, depuis la Charbonnière jusqu’à la Roussotte. Quinze ans, ou la vie d’une diva !
Un corridor à franchir, et nous voici dans le jardin d’hiver, en pleine flore tropicale. Pour tous meubles, des sièges bas, un métier à tapisserie, un échiquier et l’indispensable piano. La lumière tombe, du plafond à ciel ouvert, tamisée par un immense vélum en soie des Indes. Maincent a jeté sa fantaisie charmante sur les murs, où les panoramas de Saint-Germain, de Bougival et de Chatou forment une succession de frais paysages, et donnent l’iilusion de la campagne au cœur de Paris.
C’est dans la chambre à coucher que Judic a mis le plus d’elle-même. Des boiseries sombres encadrent des tapisseries, au point, qu’elle a brodées de sa propre main. Un vrai travail de Pénélope... parisienne. Le reste de la tenture
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est rouge. Le lit, à colonnes, est en noyer, avec lambrequin à vieille dentelle de Venise. J’en ai vu d’admirables spécimens chez Jesurum, mais pas de cette magnificence-là.
Le reste à l’avenant, même dans les chambres réservées aux petits. Celle du garçon est copiée sur un dessin du château de Pau ; celle de la fillette est du plus pur Louis XVI.
Les simples curieux borneront là leur visite : mais ceux qui cherchent « l’âme des pierres » pousseront plus loin, ou, pour mieux dire, plus haut. Il y a, sous les combles, deux vastes pièces, aux murailles froides et nues, avec des armoires en bois blanc pour tous meubles et des rideaux de mousseline pour toutes tentures. L’une est la chambre aux costumes, l’autre, la chambre aux chapeaux. Quelque chose comme un parfum évaporé s’exhale de ces armoires où sont rangées, dans l’ordre chronologique, toutes les robes et toutes les coiffures dont chacune marque une étape dans la vie artistique de madame Judic. Tout est là, depuis ses premiers atours des Grandes Demoiselles , jusqu’à la tunique en perles de la Cosaque , toute la gamme des amertumes savourées et des joies ressenties depuis les déceptions du début jusqu’aux enivrements de l’apogée. Ici, l’on n’admire plus, on se recueille. Et j’imagine que, plus d’une fois, l’artiste doit, avec un battement de cœur, gravir ces quatre étages, pour aller relire ces poèmes de velours ou de satin fané, où revit toute son histoire, de création en création, et se retremper dans l’atmosphère
de ces souvenirs à la fois radieux et mélancoliques.
Ce sont là des trésors dont on ne se sépare pas. Aussi, dès à présent, est-il facile de prévoir au bénéfice de qui sera faite l’adjudication à laquelle les affiches convient les amateurs. Et je suis convaincu que, s’il s’en présente, ils seront trop galants pour abuser du droit d’enchère.