A PROPOS DE M. DE POURCEAUGNAC
J'ai été voir hier la reprise de M. de Pourceaugnac. On n'y rit plus guère en dépit du jeu merveilleux de Got. Mon voisin de stalle disait, en se retournant vers sa femme : C'est une grossière parade; ces seringues!..., ça a pu être drôle dans son temps, quand on n'était pas difficile, mais aujourd'hui! Ces médecins sont absurdes; est-ce qu'il y a des médecins comme cela?
Ce monsieur était sincère, et pour la masse du public, M. de Pourceaugnae est une parade burlesque et ennuyeuse, que l'intérêt archéologique seul maintient à la scène.
Par quelle série d'alambics civilisateurs l'esprit français a-t-il donc passé pour n'être plus sensible aux franches bouffonneries du vieux temps, pour ne plus goûter ce bon rire éternellement jeune et éternellement vrai qui, après avoir traversé des siècles, résonne encore vibrant et sonore comme une médaille d'or pur?
Ne sentez-vous pas que sous le rieur, rirait-il aux éclals, se cache le philosophe railleur; qu'il n'y a pas une situation , pas un mot, si grotesque qu'il semble, qui ne soit pris dans la nature; pas un éclat qui ne peigne un ridicule, rien enfin qui ne soit profondément humain et observé ? S'il y a des boutades de gaitô, des exagérations comiques, elles ont toutes un point de départ vrai. — Charges si vous voulez, mais charges faites d'après nature.
11 n'y a là ni convention , ni argot, ni coq-à-l'àne à la mode, ni exhibition honteuse de laideurs aimées, ni feu d'artifice de pétards à deux sous, rien enfin de ce qui fait le succès de nos pièces d'aujourd'hui, mais qu'est-ce que cela prouve?
Got comprend la divine bouffonnerie de Molière en arliste et en
maître, et il en rend toutes les nuances en observateur fin et profond.
Tandis que les deux docteurs débitent leur pathos et lui tâtent le pouls, le gentilhomme limousin et empanaché a, des expressions de visage d'un naturel si comique et si vrai! — C'est d'abord un sourire de condescendance, puis de l'étonnement, puis de l'inquiétude, puis de la colère, puis de la rage. Voyez comme Got rend tout cela — et cependant la Faculté ne rit pas. Il n'y a plus de médecins comme cela? — Non, les docteurs ne portent plus de robes noires et de bonnets pointus, mais à part cela, montrez-m'en donc qui ne leur ressemblent pas et qui, le cas échéant, ne soient pas capables de dire sérieusement des sottises de même force. Ils ne les diront pas ave,; les mêmes mois et les mêmes tournures de phrases , cela va sans dire, nous ne vivons plus sous fouis XIV, mais cela n'est que l'enveloppe du paquet, donnez-vous la peine de voir ce qu'il y a dedans.
Nous ressemblons tous, grouillants dans notre petit milieu empesté, à des facteurs en retard. — Nous n'avons pas le temps, toule notre vie est dans ces cinq mots. Chefs-d'œuvre ou turpitudes, nous lisons tout indifféremment, et cela en hate, pressés, en dévorant une côtelette et la montre à la rrain. — Des faits ! des faits! Nous courons au dénouaient; notre œil, habitué à additionner, saisit un mot sur dix et il faut, pour nous plaire, que ce mot soit extrêmement spirituel, vif, piquant, corsé, épicé; qu'il violente notre altention. — Nous n'allons pas au-devant des sensations : nous n'avons pas le temps; il faut qu'elles nous prennent au collet, et nous fassent entrer l'émotion dans le cœur comme on fait entrer un clou dans une solive.
Je suis entré une fois à la Bourse, et j'ai été effrayé à la vue de lous ces gens furieux, en apparence du moins, rouges, animés. se lançant, de toule la force de leurs poumons, des paroles étranges et incompréhensibles. — Veulent-ils s'injurier? D'autres, la tête nue les cheveux en désordre, couraient, heurtaient, bousculaient en élevant en l'air des petits morceaux de papier... On comprend parfaitement que lorsque tous ces êtres agités veulent se dislraire, la verdeur d'une gaieté franche et naturelle leur paraisse incolore et insipide. 11 leur faut les joies épileptiques, les distractions de Peau-Rouge en goguette, que l'on trouve au Palais-Royal.
Rire maladif, rire cle salpétricis, rire r nglais, rire de buveurs d'absinthe qui confond l'eau pure avec le vieux volney.
Combien y a-t-il de gens qui fassent une différence entre une idée fine et une idée pointue?
Combien y en a-t-il que l'étude de celte différence intéresse?
Il y a des oreilles dures qui ne sont plus sensibles qu'au rire du canon et aux facéties du tam-iam chinois.
Et cependant, si élrangers que nous soyons aux délicates jouissances de l'esprit, nous nous piquons de littérature à nos moments perdus; il nous en faut une, et les auteurs habiles, à force d'étudier notre élal et nos vilains petits penchants, ont fini par trouver un art correspsndant à tout cela. A notre. moralilé douteuse et toute d'apparence, prude, guindée, banale, M. Ponsard a offert une moralilé à soixante centimes le rouleau et en vers, à la portée de lous les esprits, et se prenant au sérieux. Rappelez-vous ces cravates blanches à nœud fait d'avance. Ça n'est pa6 salissant, pas coûteux, el on a toujours l'air babillé.
Il n'y a plus que deux classes de gens qui soient impressionnables par la grande comédie, j'entends par l'élude profonde de types humains et vrais. Dans la première de ces classes se rangent les esprits d'élile, et il y en a peu. Dans la seconde, le peuple, le vrai peuple que n'a point faussé une éducation de convention.
Quant à la bourgeoisie, à la masse des gens affairés, quant à l'immense famille de l'immortel Joseph Prud'homme, elle est faite pour sucer le sein rosé de M. Octave Feuillet et pour s'en lécher les lèvres.
Elle est faite pour déguster ce lait trop sucré qui ne nourrit pas et est aigri au fond : lait échauffé et maladif de Parisiennes pâlottes qui s'énervent au cotillon. Elle est faite pour avaler à petites gorgées la piquette falsifiée que M. Ponsard sert pour du vieux bourgogne, et pour dire en clignant de l'œil : Voilà un fameux crû ! quel bouquet !
Une chose m'étonne, c'est le succès d'une pièce que je viens de revoir et qui, pour moi, a les qualités de la grande comédie. Je veux parler du Testament de César Giroiot. On dirait que le souffle de Molière a passé par là. Tout y es! observé et vu. Pas un mot qui ne peigne et ne soit caractéristique.
Le couple de l'employé et de sa femme, d'Isidore et de Clémentine, de ces deux vipères venimeuses, est une création de maître. C'est saisissant. comme Tartuffe ou l'Avare.
On sent battre le cœur de cet Isidore, on a le doigt sur l'artère. — Il est effrayant. Ce n'est point un rôle fait de pièce et de morceau, un personnage composé, c'est un homme qui vit, qui pense, c'est un tout complet, un enchaînement logique de passions humaines et vraies. C'est un type.
Mais je parierais que si mon voisin de l'autre soir a vu cette pièce remarquable, à coup sûr il a dû dire en sortant : C'est fort amusant, la scène du chapeau du premier acte est d'un grotesque réussi, mais ces sentiments de cupidité et d'envie auraient demandé à être traités d'une façon sérieuse et profonde. Ce comique dans une chambre mortuaire, a quelque chose qui choque. Je me figure cette pièce jouée aux Français. Le rôle d'Isidore écrit par Ponsard et interprété parLaferrière. Z.