IL Y AURAIT-IL ENCORE UNE PROVINCE
Monsieur le directeur,
Je viens de lire dans votre journal une chose qui me terrifie. Depuis six mois, bien malgré moi, je vous le jure, moi, Parisien, j'habite la province; et M. Christophe, un do vos rédacteurs, m'apprend, dans son compte-rendu de M. et Mme Fernel, qu'il n'y a plus ni Paris ni province, que cette thèse est vieille comme les rues (il aurait pu dire comme Paris), et puis, comme il n'y va pas de main morte, il vous biffe les Alpes, les Pyrénées, la Vistnle, le Rhin; — les peuples sont pour nous des frères! — un vrai délire, Et Pont-à-Mousson est dans la joie! D'un bout de la France à l'autre, ce n'est qu'un cri : — Nuvs sommes tous Parisiens! - Entre nous, cela me rappelle un peu le mot de M. Mayeux : Nous sommes tous grenadiers! Après cela, ça coûte si peu à M. Christophe, et cela fait tant de plaisir à la province !
Hier encore, on croyait qu'il y avait un Paris, et les élégantes du crû se seraient déshonorées aux yeux de ton le la ville si elles avaient osé mettre un chapeau qui no sortit pas de la rue de la Paix, une robe qui ne vint pas des ateliers de M"e X..., etc. 11 paraît qu'il n'y a pas besoin d'aller si loin, et que la première ravaudeuse du département peut en faire autant. C'est une bien grande économie pour les pères et les maris!
Ainsi la pelite anecdote que je vais vous conter, et qui est arrivée il y a huit jours, ne serait pas déplacée dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Soit, je veux bien, et vous allez en juger.
En ma qualité de Parisien (il y en avait encore quand je suis arrivé ici'* je me suis vu les premiers jours honoré d'une froideur excessive. Je me le suis tenu pour dit et me mets un peu à l'écart de l'honorable société qui m'environne. Néanmoins j'occupe une certaine position; j'ai des cheveux, des dents; je sais danser, un peu causer; je suis garçon et au besoin pourrais être un parti ; — en sorte qu'on revient un peu; — mais on change et moi je reste immuable.
Un de mes bonheurs, c'est lorsque je suis libre, de faire seller mon cheval, de pousser jusqu'à huit lieues de ma résidence, et do passer un jour ou deux auprès d'une vieille tante.
Ma tante, ancienne Parisienne, qui depuis longlemps a renoncé à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, habite une petite ville fort riche et fort élégante, et, comme elle est spirituelle, indulgente et pleine de goût, on se l'arrache. J'arrive donc ces jours derniers.
Ma foi, puisque te voilà, tu me feras un sacrifice. — Ton bras.
A deux heures, nous allons prendre le thé chez Mme X... Mme Y... va venir me chercher. (Mme X... est une veuve qui a une jolie fille et 20,000. livres de rente; Mme Y... est la femme d'un maître de forges millionnaire.)
— Ma chère tante, répondis-je, pas de piège! Qu'y aura-t-il?
Trois ou quatre jeunes filles fort jolies, quelques mères charmantes, une autre vieille bonne femme et moi; — puis un président de Tribunal, un juge, un conseiller de prélecture, un vieux baron
et un jeune avoué. — Et. tu inc feras le plaisir d'avoir l'air sérieux!
— Je le. jure.
A Ci m heures Mme Y"... arrive. Elle n'a que la rue à traverser Elle cf ! Irès-brunc et porte une robe de mimbovton d'or (il n'y a plus de jaune, vous le savez, pas plus que de Paris), complètement couverte de guipures et. traînant d'un mètre, un cachemire de 5,000 fr., un chapeau dont je renonce à vous décrire les splendeurs.
— Eh! chère belle, s'écria ma tante, vous êtes éblouissante, et je vais avoir l'air de votre femme de chambre avec ma capeline capitonnée comme un matelas.
— Oh ! bonne amie, ne me faites pas honte, je suis furieuse; Cagelin m'envoie ce malin celle robe de Paris, elle est tout à fait manquée !
— Et ce chapeau, il est délicieux.
— Oh! VOUS le connaissez, il y a trois semaines qu'Alexandrinc me l'a fait.
Je m'aperçus que ma tanlc exéculait pour moi seul une fantaisie brillante sur sa voisine.
— Vous m'excusez, n'est-ce pas, de n'avoir pas fait atteler, le temps est si beau, que j'ai pensé que vous aimeriez aller à pied.
— Nous parlimes et fîmes notre entrée solennelle dans la troisième maison après celle do ma tante.
La compagnie était au complet, on causa do chose et d'autre, — beaucoup de mariages, et les invenlaires tinrent une belle place dans la conversation.
Tout à coup, devant les fenêtres du salon donnant sur la rue éclate un bruit de cuivre formidable. C'est un de ces grandes orgues de Crémone, atlelées d'un cheval et composées de hautbois, cors, Irombonne, saxhorn, tambours, triangles, elc.
Un tintamarre épouvantable exécutant le grand air de Lucie.
Je porte les yeux effarés sur toute la compagnie, — les dames sourient d'un air béat et savourent la mélodie par tous les pores, pendant que les hommes les regardent tendrement en batlant avec la tête une mesure fantastique. — Je vais éclater de rire, mais le regard impassible de ma tante me cloue mes intentions dans la gorge.
Quand c'est fini notre, hôtesse se tourne vers nous et nous dit :
— Ces' une petite surprise que j'ai voulu vous faire, cet orgue traversait *** et je l'ai fait venir pour qu'il jouât toute sa série.
— Toujours fine et délicate, dit l'aimable président, moi j'élais comme un accusé — j'aurais bien voulu m'en aller, mais il fallut avaler la série.
C'est parisien, n'est-ce pas? Et cela vient bien à l'appui de l'assertion de M. Christophe.
Y'oilà ce que c'est Je se metlre à la remorque d'une parole tombée de haut. Parce qu'une bouche illustre dans un accès de gaieté parlementaire a déc aré que Paris était le cerveau brûlé de la France; en brode, on brode étonne sait plus où l'on va.
Les grands hommes, liltéralcurs, artistes, orateurs, hommes d'État ne. sont pas de Paris, soit! mais à coup sûr s'ils n'étaient pas devenus Parisiens, 11? ne seraient pas des grands hommes et seraient morls dans leurs Irousparfaitementinconnus. Ils élaient linr/ot c'est possible, mais un lingot n'a pas cours pour aller à la pestérilé — - il faut qu'il passe sous celle estampille qu'on appelle Paris, et sans laquelle il n'est pas monnayé, n'en déplaise à M. Ohrislophe, ce n'es! pas seulement vrai pour la province mais aussi pour l'étranger! Il faut franchir le Rhin, la Vistnle, les Alpes et les Pyrénées pour venir chercher la marque de fabrique : demandez à Rossini, à Meyerbeer, à Verdi et à Waguer! voilà pour les hommes.
Pour les femmes, je n'ai qu'un mot à dire. Que. M. Christophe rassemble loutes les bottines de France qui ont été porté seulement pendant huit jours et je me charge de lui faire voir celles des Parisiennes.
Non! il ne fallait pas dire celle monstruosité, et. si l'on tenait absolument à faire de la popularité départementale, il ne fallait surtout pas la faije dans un journal qui se nomme la Vie Parisienne.
Un de vos abonnés.
Je n'ai pas vu Faustine à la Porlc-Saint-Marlin.
Un monsieur, dont je ne garantis pas l'honorabilité, est sorti enchanté de la première représentation, car, m'a-t-il dit, il s'atlendait à voir touti:s sorles d'immoralités et ne se serait pas douté que le siècle de Marc-Aurèle eût pu produire une comédie « ad usum paellœ. »
Voici comme il m'a conté la pièce :
Faustine est femme de Marc-Aurèle; elle aime un certain Cassius; Marc-Aurèle étant mort, Faustine n'a rien de plus pressé que de revoir Cassius; mais elle le trouve si laid, qu'elle lui fait ses adieux et quilte la vie dans un accès de vertu.
D'où il s'ensuivrait, toujours d'après le monsieur que je ne garantis pas... d'où il s'ensuivrait celle vérité morale :
« Qu'il n'y a rien de tel que la mort d'un mari pour faire renoncer à un amant. »
Le remède ne serait-il pas pire que le mal?